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Avez-vous déjà entendu parler du marquis de Gages ?

Son titre nobiliaire de « marquis de Gages », plus connu que sa véritable identité – François Bonaventure Joseph du Mont – le présente parfois au détour d’une Histoire de la Franc-Maçonnerie ; comme un ami du comte de Clermont, Grand Maître des « Loges régulières de France », ou comme l’un des pionniers de la Franc-Maçonnerie belge. 

Issu d’une famille montoise de petite noblesse, héritier de la colossale fortune d’un oncle, comte de Gages, François Bonaventure (1739-1787) n’aura de cesse, toute sa vie, de rechercher à prix d’or les honneurs. Il sera marquis en 1758 pour 7 000 florins ; et chambellan de leurs majestés impériales d’Autriche en 1765 pour 1 600 florins. En 1784 il déboursera encore 1o000 florins pour orner son blason d’hermine et timbrer celui-ci d’une couronne ducale. Entre-temps, il sera devenu franc-maçon et Grand Maître provincial pour la Flandre, le Brabant et le Hainaut.

On ignore quand et dans quelles circonstance le marquis de Gages a accédé à l’initiation maçonnique, ni comment il est entré en relations avec le comte de Clermont – avec qui il a tenu une longue correspondance. En 1765, il prend la direction de la Loge La Vraie et Parfaite Harmonie de Mons, un atelier au recrutement très aristocratique, dont il fait, de son propre chef, une Grande Loge provinciale. Cinq ans plus tard, il obtient de la Grande Loge d’Angleterre une patente aux fins de création d’une Grande Loge provinciale des Pays-Bas autrichiens, distincte de sa propre loge. Celle-ci, qui ne survivra pas à son Grand Maître, délivrera à son tour des patentes pour la création d’ateliers à Tournai, Bruges, Anvers, Gand, Lu­xembourg, Ostende et Bruxelles. A noter qu’en tenue de grande loge, en mai 1770, il est décidé, « pour donner plus d’appareil et d’éclat aux grandes fêtes de l’Ordre » qu’il sera désormais porté « un habit rouge, à veste ventre de biche, avec la culotte pareille et chapeau brodé ».

Par la pratique maçonnique, le marquis de Gages parvient à satisfaire ses besoins de gloire et de reconnaissance. Mais survient en janvier 1786, la publication d’un édit impérial limitant le nombre des loges des Pays-Bas autrichiens à trois, savoir Les Vrais Amis de l’Union, L’Heureuse Rencontre et L’Union, toutes implantées à l’orient de Bruxelles. Le Grand Maître provincial doit alors se démettre de sa charge, fermer sa loge de Mons et ne plus être qu’un maçon parmi les autres. Sa mort interviendra l’année suivante. Des rituels, dits du marquis de Gages, datés de 1763, qui nous sont parvenus (manuscrits de la BNF), on peut extraire, pour le plaisir, cet acrostiche portant sur les vertus de tous les bons Maçons :

Former sur la vertu son cœur et sa raison

Reconnaître des lois la Sagesse suprême

Abhorrer l’imposteur ainsi que sa leçon

Ne point nuire au prochain, l’aimer comme soi-même

Ce sont là les vertus que possède un maçon.


Mortels qui jouissez d’un bien si désirable

Apprenez aux humains l’art d’être vertueux

Conduisez moi de grâce au temple mémorable

Où je puisse avec vous par l’organe des dieux

Ne parler désormais que leur langage aimable.

Ces mêmes rituels font l’inventaire des règles fondamentales de la Franche-Maçonnerie :

Comme l’Ordre de la Franche Maçonnerie ne fut établi qu’en vue de rendre les hommes plus vertueux et de les unir par les liens de la plus parfaite amitié, ses sages instituteurs recueillirent ce qu’il y avait de plus épuré dans la morale pour se former des lois et des règles qu’ils nous ont transmises et auxquelles tous les initiés dans cette confrérie sont obligés de se conformer. 

Ces lois regardent nos devoirs, premièrement envers le Grand Architecte de l’Univers qui, de sa parole, créa toutes choses. Deuxièmement, envers le Souverain, les magistrats et généralement ceux que Dieu a destiné pour nous gouverner ici bas. Troisièmement, envers le prochain, c’est à dire envers toute créature humaine qui, pétrie du même limon et animée du même esprit primitif, mérite les mêmes égards que nous demandons d’elle.

Nos devoirs envers Dieu sont de lui témoigner une humble reconnaissance de ses bienfaits en lui rendant un hommage qui n’est dû qu’à lui seul et s’appliquant à connaître et exécuter sa sainte volonté. C’est un grand crime parmi les maçons de n’être pas un citoyen paisible, obéissant et soumis aux ordres qui nous viennent de la part du Souverain ou des magistrats ou d’autres personnes préposées.

La troisième de nos règles fondamentales c’est d’être non seulement charitables envers le prochain mais encore d’agir avec lui d’une manière civile et polie et de lui ôter tout sujet de scandale. En menant une vie honnête, réglée et conforme à la bonne morale, ne jamais faire sentir la supériorité que nous avons sur les autres, et savoir faire la distinction de l’hypocrite, toujours fourbe, d’avec le maçon, plaindre le premier mais cacher ses défauts, voilà ce qui s’appelle le vrai maçon.

Dans le rituel d’initiation, figure l’épreuve du sceau de Salomon : 

Le maître dit [au récipiendaire] : C’est ici Monsieur, que vous devez vous armer de force et de patience pour essuyer les épreuves que nous exigeons. Consentez-vous donc à tout ce que nous allons exiger de vouso? Le récipiendaire ayant répondu que « Oui », le Grand Maître demande : Le fer est-il chaud ? Le premier Surveillant répond : Oui Très Vénérable.

Alors le maître dit : Monsieur, comme il faut que tout bon maçon soit marqué du sceau de Salomon sur une partie de son corps, voulez-vous que l’on vous l’applique ordinairement sur l’épaule ? Pendant ce petit discours, on lui fait sentir la chaleur près de l’épaule avec une pelle rougie. Lorsque le récipiendaire a répondu qu’on le pose selon la coutume, on lui pose sur la partie échauffée un morceau de glace...

Les rituels du marquis de Gages n’intéressent pas que les degrés symboliques ; ils concernent aussi les travaux des (premières) loges d’adoption connues. A celle de La Vraie et Parfaite Harmonie de Mons, lors d’une tenue d’avril 1768, on se félicite de « l’heureux accouchement de la maçonne légitime et chère sœur d’adoption la marquise [Alexandrine] de Gages » et on remercie le Grand Architecte de l’Univers du « bien aimé Lowton qu’il lui a envoyé ». 

François Bonaventure du Mont n’a pas été que franc-maçon. On reconnaît en lui un membre assidu et dévoué, de 1767 à sa mort, de la Confrérie caritative Saint Jean Décollé, dite de la Miséricorde, chargée d’assister à Mons les prisonniers con­damnés au supplice et à la mort. Il en sera Gouverneur à partir de 1783. 

En fin de compte, il y a lieu de voir en cet aristocrate ambitieux, attaché à l’ordre établi et à la morale, un homme des lumières, au goût prononcé pour la fraternité, la charité et l’universalisme.

• Voir : Le marquis de Gages - La Franc-Maçonnerie dans les Pays-Bas autrichiens (Collectif, Éditions Université de Bruxelles, 2000).


© Guy Chassagnard (2016) - guy@chassagnard.net


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