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Pourquoi faut-il un Vénérable Maître en loge ?

Selon un vieux rituel, le frère instructeur interroge les membres de la Loge, qui doivent lui répondre de façon satisfaisante, « lors­qu’ils sont interrogés pour avancer en grade » :

Demande. - Que venez-vous faire en Loge ?

Réponse. - Vaincre nos passions, soumettre nos volontés et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie.

D. - Où avez-vous été reçu ?

R. - Dans une Loge juste et parfaite.

D. - Que faut-il pour qu’une Loge soit juste et par­faite ?

R. - Trois la gouvernent, cinq la composent, et sept la rendent juste et parfaite.

D. - Où se tient le Maître de la Loge ?

R. - A l’Orient.

D. - Pourquoi ?

R. - De même que le Soleil se lève à l’Orient pour ouvrir la carrière du jour, le Maître se tient à l’Orient pour ouvrir la Loge, éclairer les travaux et mettre les ouvriers à l’œuvre.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, le Maître de loge n’est pas le maître qui, selon le Dictionnaire de l’Académie fran­çaise (1762) : a des sujets, des domestiques ou des esclaves ; commande, soit de droit, soit de force ; enseigne quelque art ou quelque science ; est savant en quelque art ; ou, encore, possède des biens et des terres. Le Maître de loge n’a qu’une fonction majeure, savoir celle de diriger – ou guider. Bien que celle-ci apparaisse clairement dès la lecture du rituel maçonnique, ses origines, tout comme celles du « Maî­tre Maçon », demeurent incertaines. 

Le Manuscrit Regius (1390), qui s’inscrit dans la tradition du Métier, ne voit dans le « Maître » que le compagnon qualifié, reconnu par ses pairs, apte à diriger les travaux du chantier ainsi qu’à former des apprentis. Il s’agit du Maître maçon, qui doit, dans sa fonction, être « loyal, stable et sincère ». De même, les Statuts adoptés à Ratisbonne, en 1459, instituent une communauté fraternelle de travailleurs de la pierre et de maçons constructeurs, composée de Maîtres, de Compagnons et d’Apprentis.

Les Statuts Schaw, du nom du « Maître des travaux » de Sa Majesté Jacques VI et « Surveillant général des maçons d’Écosse » – William Schaw (1549-1602) –, marquent, en l’an 1599, une avancée considérable dans l’évolution du Métier ; et font clairement état de l’existence de Loges maçonniques, organisées selon une hiérarchie de membres et d’officiers, détenteurs de charges ou d’offices :

Il est ordonné que le Surveillant [d’une Loge] de la juridiction de Kilwinning  soit élu chaque année par la majorité des votes des maîtres de cette Loge. […] Il est jugé nécessaire que les Surveillants de chaque Loge soient responsables, devant l’assemblée des an­ciens, [et] des maçons de leur Loge, pour ce qui concerne toutes les fautes que l’un d’eux pourrait commettre. 

Avec les Statuts Schaw apparaissent les offices de Sur­veillant (Warden), de Diacre (Deakyn), d’Intendant (Quarter Maisteris) et de Secrétaire (Scryb). Établi un siècle plus tard, soit vers 1700, le Manuscrit Sloane, ainsi nommé parce qu’ayant appartenu à un certain Sir Hans Sloane (1660-1753), donne de nouveaux titres aux officiers de la Loge, devenue entre-temps spéculative. Dans son instruction par demandes et réponses, il est précisé que la Loge comporte trois Lumières, qui sont : Le Soleil, le Maître [the Master] et l’Équerre.

 A la question : Quelle est la place du Maître dans la Loge ?

Il est répondu : La place du Maître dans la Loge est à l’est [au soleil levant], le bijou [l’équerre] repose sur lui et il [le Maître] met les hommes au travail. Ce que les Maîtres ont semé le matin, les Surveillants le moissonnent l’après-midi.

Un Maître de loge et des Surveillants, c’est ce qu’indique James Anderson dans son « Livre des Constitu­tions », qui mélange allègrement dans son texte les spécificités de l’Opératif et du Spéculatif. Si pour lui aucun Maître ne doit prendre un Apprenti, à moins qu’il n’ait suffisamment de quoi l’employer, nul Maître ou Surveillant  n’est choisi à l’an­­­cienneté, mais pour son mérite.

Nul Frère, écrit Anderson, ne peut être Surveillant avant d’avoir passé le degré de Com­pa­gnon ; ni Maître [de Loge] avant d’avoir rempli les fonctions de Surveillant, ni Grand Surveillant avant d’avoir été Maître d’une Loge, ni Grand Maître à moins qu’il n’ait été Com­pagnon avant son élection, qu’il ne soit aussi de naissance noble, ou gentilhomme de la meil­leure sorte. 

Pourquoi le Maître de loge est-il, aujourd’hui, « Vénérable » ? Sans doute parce qu’en s’adressant à lui, on se doit d’observer l’étiquette de la bienséance, ceci dans le pur respect de la tradition. Ne dit-on pas « Mon­seigneur » à un prince du sang, « Votre Grandeur » à un évêque, « Votre Majestéo» à un souverain… 

De nombreux textes existent de nos jours sur la pratique maçonnique. Mais, pour ce qui est des fonctions et des responsabilités du Vénérable Maître, on peut encore se reporter au « Code des Loges réunies et rectifiées » – toujours d’ac­tualité et d'usage – qui fut adopté en 1778 à l’initiative d’un maçon lyonnais nommé Jean Baptiste Willermoz (1730-1824), réno­vateur de la Stricte Observance Templière avant que de fonder le Régime écossais rectifié :

• Le Vénérable Maître est le chef et l’organe de la Loge, dont il convoque et préside les assemblées. Il la gouverne pendant trois ans conjointement avec ses Officiers qui sont éligibles tous les ans… 

• Le Vénérable Maître est spécialement chargé de veiller au maintien des lois de l’Ordre, et à l’exécution des règlements ; il doit gouverner la Loge avec douceur, prudence et fermeté, y maintenir la subordination, y faire respecter l’Ordre et ses chefs… 

Plus de deux siècles se sont écoulés, mais les prérogatives accordées par Willermoz aux Maîtres des Loges rectifiées sont sensiblement celles que l’on retrouve aujourd’hui dans les textes régissant les obédiences modernes. Selon les règlements généraux de la Grande Loge de France,

Le Vénérable Maître a seul le droit de faire convoquer la Loge – au moins une fois par mois. Il en dirige les travaux. Il la représente officiellement en toute circonstance.  Il signe tous les actes émanant de l’atelier et toutes les pièces administratives.

Tandis qu’au Grand Orient de France,

Il appartient au Vénérable de convoquer la Loge, d’ouvrir, de diriger et de fermer les travaux ; de procéder aux Initiations et conférer les grades ; d’assurer le bon déroulement et l’ordre des Tenues. Le Vénérable dirige l’administration de la Loge et à ce titre contrôle le travail des autres officiers, signe les tracés, reçoit, ouvre et règle la correspondance, or­don­nance les dépenses autorisées par la Loge. Il est, de droit, Président de toute commission et Chef de toute délégation de la Loge qu’il représente dans les cérémonies et pour les relations extérieures.

Le Vénérable Maître a pour outil un maillet, petit marteau de bois, ordinairement en buis, symbole de fermeté et de persévérance ; symbole encore de l’intelligence hu­maine, de la com­pétence, de la volonté de perfectionnement et, bien entendu, du commandement. Il est doté d’une arme : l’épée – souvent flamboyante –, qu’il manie rituellement à l’ouverture et à la fermeture des travaux maçonniques, ainsi que lors de l’initiation d’un profane ; symbole de la vertu, de la justice et de la paix, qui sépare le bien du mal, qui transmet le pouvoir et sacralise l’événement. Le Vénérable Maître a enfin pour bijou une équerre, symbole de la rectitude mais aussi de la conciliation et de l’équité.

• Voir : La Loge maçonnique et ses officiers (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - Jean-Paul Bertrand, 2010).

 © Guy Chassagnard (2016) - guy@chassagnard.net


©  Guy  Chassagnard  2016