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Pourquoi le Grand Orient de France s’est-il trouvé impliqué dans l’Affaire des fiches  ?

Nous sommes dans les premiers temps du XXe siècle.Sur la scène politico-militaire se joue un vaudeville qui tournera rapidement au drame, avec son lot de démissions et de suicides. Ses principaux acteurs et figurants se nomment : Émile Loubet (président de la République), Pierre Waldeck-Rousseau et Émile Combes (présidents du Conseil des ministres), Gaston de Galliffet et Louis André (ministres de la guerre), Jean Guyot de Villeneuve et Gabriel Syveton (députés), Frédéric Desmons (président du Conseil de l’Ordre du GODF), sans oublier Narcisse Amédée Vadecard et Jean-Baptiste Bidegain, respectivement chef et sous-chef du secrétariat général du Grand Orient de France.

Le scénario est remarquable par sa simplicité.A un moment où la société civile est troublée par diverses actions cléricales ou anticléricales, où l’armée, traditionnellement conservatrice, se remet difficilement des déchi­rements de la récente Affaire Dreyfus, une idée lumineuse naît dans l’esprit de certains républicains : rassembler secrètement toutes les informations disponibles concernant les officiers, pour mieux contrôler leur loyauté républicaine et assurer, en conséquence, leur avancement. Ce sera, à son dénouement, en 1904, l’Affaire des fiches ou des casseroles...

Pour faire court, répondant à une demande émanant du ministère de la guerre, le Grand Orient de France invite ses loges à établir des fiches d’information sur chacun des officiers stationnés dans ses orients. On y relèvera des annotations du genre : VLM (va à la messe), Cléricafard, Calotin pur-sang, Richissime, A une femme fortunée, etc. Au fil des mois, des milliers de fiches transitent par la rue Cadet pour aboutir au cabinet du général André ; on parlera plus tard, sans pouvoir toutefois le prouver, de plusieurs dizaines de milliers de fiches. 

L’opération de fichage militaire se déroule dans les meilleures conditions jusqu’à ce que Jean-Baptiste Bidegain, en proie à une crise d’ordre moral (!), vende – à la fin de l’année 1904 – un lot de fiches au député nationaliste Jean Guyot de Villeneuve. Bidegain quitte le Grand Orient, tandis que Guyot de Villeneuve interpelle, à la Chambre, le ministre de la guerre, qu’agresse le député Syveton. D’où un scandale politique sans précédent dont la presse s’empare en long, en large et en travers ; entraînant dans un premier temps la démission du général André, puis celle du gouvernement Combes tout entier, avant que Gabriel Syveton et Jean-Baptiste Bidegain ne mettent fin à leurs jours.

Vivement critiqué par la presse nationaliste et antimaçonnique, le Grand Orient de France ne condamnera jamais le rôle joué par certains de ses dirigeants et de ses membres auprès du ministère de la guerre. Et justifiera son attitude par son souci de veiller au respect des principes républicains. Quant à son ancien sous-chef de bureau, il ne sera pas présenté comme un traître, mais comme un opportuniste entré en Franc-Maçonnerie par curiosité, à seule fin d’en découvrir les mystères. 

Il ne sera d’ailleurs jamais prouvé, de façon formelle, que le fichage politique et religieux des officiers de l’armée française ait favorisé les uns et défavorisé les autres dans leur course aux galons et aux étoiles. Les détracteurs du général André souligneront toutefois, bien plus tard, qu’au début de la première guerre mondiale le généralissime Joseph Joffre fut amené à « limoger » près de 200 généraux, jugés par lui trop timorés, défensifs ou incompétents.

• Voir : Histoire de la Franc-Maçonnerie française (Pierre Chevallier, Éditions Fayard, 1975). L’Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie (Collectif, La Pochotèque, 2000).Le général André, de l'affaire Dreyfus à l'affaire des fiches (Serge Doessant, Éditions Glyphe (2009).

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