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Doit-on considérer la Lodge Mother Kilwinning comme la Mother Lodge of Scotland  ?

Si la question paraît simple, la réponse requiert, quant à elle, une longue réflexion. Ceci du fait que la Loge Mère Kilwinning remonte, dit-on, à la nuit des temps, c’est-à-dire bien longtemps avant que n’ait été créée toute autre loge d’Écosse ; et notamment sa grande rivale, la loge d’Édimbourg, également connue sous le titre distinctif de Mary’s Chapel. Si l’on en croit la tradition maçonnique écossaise, et les affirmations de la loge elle-même, la Loge de Kilwinning a été créée au douzième siècle de notre ère (!) lors de la fondation de l’abbaye locale.

 Claude-Antoine Thory a écrit à ce propos, dès 1815 :

La Confrérie des Maçons fut établie vers cette année [1150], et le siège des grandes assemblées de réunion fixé, selon Lawrie, dans le village de Kilwinning. Les Maçons sont protégés sous le règne d’Alexandre III et de ses successeurs. Ils construisent la tour et l’abbaye de Kilwinning et, par la suite, tous ces beaux monuments, aujourd’hui en ruine, qu’on admire encore dans les provinces de l’Écosse.Il paraît que les guerres qui agitaient presque toute l’Europe dans ce siècle, avaient obligé les architectes et les Maçons à chercher un asile dans un climat plus paisible, et que l’Écosse fut le lieu de leur rendez-vous. Cette année est, selon quel­ques historiens, l’époque de la fondation de la Grande Loge de Kilwinning.

Nombreux sont les historiens qui, depuis Alexander Lawrie (auteur d’une Histoire de la Franc-Maçonnerie d’Écosse, 1808) et Claude-Antoine Thory, se sont penchés sur le passé de la Loge de Kilwinning, toujours en activité ; sans pouvoir en tirer autre chose que de mystérieuses origines. Une abbaye aurait été fondée en ce lieu de l’ouest écossais, au milieu du XIIe siècle, par des moines bâtisseurs culdéens, de tradition irlandaise, qui auraient reçu du pape l’autorisation de se proclamer « maçons libres »... 

Si les locaux monastiques ont été détruits au XVIe siècle, lors de la Réforme, demeurent les murs de la salle capitulaire, formant en pieds locaux (19 par 38) un étrange carré long. La destruction de l’abbaye d’une part, le fait que les maçons écossais ont toujours été attachés à la tradition maçonnique orale seraient la cause du manque de preuves et de documents écrits sur l’histoire de Kilwinning. Ce qui n’empêche pas de croire que le roi Jacques Ier (1394-1437) fut le premier protecteur des moines, donc des maçons de Kilwinning, et que suite à la nomination par décision royale, en 1441, de William Sinclair, ou St.Clair (1410-1484), fondateur de la chapelle de Rosslyn, comme grand maître des maçons écossais (?), l’abbaye demeura longtemps le lieu privilégié des as­semblées maçonniques majeures. Ce qui, on s’en doute, reste à prouver.

Ce qui est plus admissible, parce qu’étayé par des documents dûment authentifiés, c’est qu’occupant les fonctions de « Maître des travaux de Sa Majesté (Jacques VI) et de Surveillant général du Métier », William Schaw (1549-1602) compléta, le 28 décembre 1599, à l’intention des maçons de Kilwinning, une charte promulguée par lui l’année précédente. Selon ses nouveaux statuts, Schaw reconnut la primauté de la Loge de Kilwinning sur les loges situées dans les districts de Cliddscale, Glasgow, Ayr et Carrick ; mais ne considéra celle-ci que « seconde Loge d’Écosse », derrière la Loge d’Édimbourg, « première et principale Loge d’Écosse ». Raison présumée de cette décision : la Loge de Kilwinning ne pouvait présenter d’archives prouvant son antériorité sur celle d’Édimbourg.

Le premier registre des travaux de la loge s’ouvre, en effet, à la date du 20 décembre 1642. Il y est seulement consigné que « les hommes [au nombre de vingt-six] présents à la cour de la Loge de Kilwinning se sont enrôlés dans ladite loge » ; et ont accepté de se soumettre à ses lois et statuts. Selon les règlements adoptés à la « cour » de 1643, le surveillant, le diacre et les compagnons-maîtres de Kilwinning disposent du droit d’exclure de leur société tout membre qui s’en affranchirait. Aucun apprenti ne peut alors devenir compagnon s’il n’est en mesure de présenter un chef-d’œuvre permettant de juger sa compétence ; mais six compagnons et deux ap­pren­­tis doivent être présents lors de l’élévation. En 1646, il est ordonné à trois compagnons-maîtres de recruter chacun un apprenti. 

Il ressort des premiers procès-verbaux de la Loge de Kilwinning que ses membres sont tous des maçons opératifs dont certains, toutefois, répondent aussi à la qualité de « bonnet-laird », soit de « petit propriétaire terrien ». Des actions sont envisagées à l’encontre de ceux qui auraient à leur service des « cowans », c’est-à-dire des ouvriers ne possédant pas le Mot de maçon. Et pourtant, selon le procès-verbal du 20 décembre 1672, un comte de Cassilis est « choisi pour être diacre » de la loge. C’est peut-être là la première admission d’un profane non-opératif dans une loge écossaise. L’année 1673 verra l’admission en loge de plusieurs gentilshommes et « gentlemen-farmers ». En 1674 ce sera au tour d’Alexander Montgomerie, comte d’Eglinton – grand-père du quinzième grand-maître de la Grande Loge d’Écosse.

Un fait singulier est à relever dans le procès-verbal du 20 décembre 1677o: les maçons de Kilwinning, prenant en compte « l’amour et la faveur » de leurs confrères de Cannongate, près d’Édimbourg, les autorisent à recevoir comme apprentis toutes personnes jugées aptes à le devenir en nom et place de leur loge. A charge pour les maçons de Cannongate d’adresser les frais d’admission à Kilwinning.

Du second rang écossais des statuts Schaw, il n’est aucunement question dans les documents relatifs aux activités de Kilwinning, tant au XVIIe siècle qu’au début du XVIIIe ; la Loge de Kilwinning se considérant loge indépendante ou loge-mère et créant diverses loges filles en des lieux tels que Bathgate, Muirkirk ou Kilkmarnock. Il en va différemment lorsqu’il est question, en 1736, de placer toutes les loges maçonniques d’Écosse sous l’autorité d’une Grande Loge et d’un grand-maître – en l’occurrence William Saint Clair de Roslin. 

Constatant qu’on lui refuse la préséance sur toutes les autres loges écossaises, la Loge de Kilwinning décide de faire bande à part et de délivrer à qui les veut ses propres constitutions.Lorsqu’elle rejoindra la Grande Loge d’Écosse, en 1807, elle aura ainsi procédé à la fondation de plus de soixante-dix ateliers ; d’où son droit, demeuré incontesté, à se présenter comme « Lodge Mother », mère-loge, ou « Mother Lodge », loge-mère, mais sans prérogative ni autorité particulières. De nos jours, donc, la Lodge Mother Kilwinning se pare du numéro « 0 » sur le matricule de la Grande Loge d’Écosse, précédant la Loge d’Édimbourg, inscrite à la seconde place, bien qu’officiellement reconnue comme « première » loge d’Écosse... L’honneur de Kilwinning est sauf. 

• Voir : Les Anciens Devoirs (Guy Chassagnard, Éditions Pascal Galodé, 2014). Les premiers francs-maçons (David Stevenson, Éditions Ivoire-Clair, 1999). World of Freemasonry (Harry Carr, Lewis Masonic, 1985). Acta Latomorum ou Chronologie de l’Histoire de la Franche-Maçonnerie (Claude-Antoine Thory, 1815).

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