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Qu’ont établi les onze « Honorable Gentlemen » de Charleston ?

 

Il s’agissait de onze francs-maçons résidant dans la ville de Charleston, en Caroline du Sud, ou dans ses environs. Si leur rôle dans l’organisation et le développement des hauts grades maçonniques a été déterminant, si leur œu­vre a été à même de traverser les siècles, leur renommée n’en a été, pour la majorité d’entre eux, que locale. Qui se souvient en effet, de ce côté de l’Atlantique, d’Abraham Alexander, d’Isaac Auld, de Thomas Bartholomew Bowen, de Jean-Baptiste Marie Delaho­gue, d’Emmanuel De La Motta, d’Israel de Lieben, de Moses Clava Levy, de James Moultrie ? 

Seuls trois de ceux qui furent les onze Honorable Gentlemen (honorables gentilshommes) de Charleston, savoir John Mitchell, Frederick Dalcho et Auguste de Grasse-Tilly, ont connu une gloire posthume s’étendant au loin de cette petite ville sudiste. John Mitchell était magistrat. Frederick Dalcho, pasteur. Quant au comte Auguste de Grasse-Tilly, héritier du héros de la bataille de la Chesapeake (1781), il attendait ici des jours meilleurs pour récupérer ses plantations de Saint-Domin­gue d’où il avait été chassé par une révolte de métis et d’esclaves.

Charleston avait, à la fin du XVIIIe siècle, 19 000 habitants dont 9 000 tout au plus étaient de race blanche. C’était un port de commerce florissant où l’aristocratie et la bourgeoisie locales ne comptaient que quelques centaines de familles, et dont les francs-maçons ne dépassaient guère les deux cents – bien que répartis dans six à sept loges symboliques, dépendant de deux Grandes Loges rivales, une Loge de Perfection (créée en 1783) et un Grand Conseil des Princes de Jérusalem (constitué en 1788). Il n’existait pas encore de Souverain Chapitre de Rose-Croix ni de Grand Conseil des Souverains Princes du Royal Secret, mais ce n’était que partie remise. 


En 1794, Moses Cohen fit Hyman Isaac Long Député Inspecteur Général du Royal Secret. En 1795, il décerna le même titre à John Mitchell. En 1796, Hy­man Isaac Long constitua Auguste de Grasse-Tilly. L’évolution de l’Ordre des Souverains Princes progressa dès lors très vite. En janvier 1797 était fondé un Sublime Grand Conseil des Princes du Royal Secret instaurant à Charleston un Ordre maçonnique fort de vingt-cinq degrés, dont John Mitchell devint tout naturellement le Très Illustre Grand Commandeur.


Quatre années devaient être toutefois nécessaires pour que les Honorable Gentlemen de Charleston aient maîtrisé tous les enseignements pratiques et ésotériques des rituels apportés sur le continent américain par Henry Andrew Francken, lors de sa visite de 1767 – révisés et complétés en 1783. Pour qu’ils aient lon­guement réfléchi à leur apporter ajouts et modifications. Pour qu’ils aient, surtout, élaboré une nouvelle échelle de grades, portant l’Ordre des Sublimes Princes du Royal Secret au trente-troisième degré suprême d’un « rite » nouveau.


Le 31 mai 5801 [1801], le Suprême Conseil du 33e degré pour les États-Unis fut inauguré avec toutes les hautes personnalités de la Maçonnerie par les Frères John Mitchell et Frederick Dalcho, Sou­verains Grands Ins­pecteurs Gé­néraux, et, dans le courant de la présente année, le nombre to­tal des Grands Ins­pec­teurs Gé­né­raux fut complété, conformément aux Gran­des Cons­ti­tu­tions [de 1786]...


Nous aurons l’occasion de parler, par ailleurs, de ces « Gran­des Constitutions », dont on n’a jamais pu prouver l’authenticité. Contentons-nous pour l’heure d’indiquer qu’elles prévoyaient un Suprême Conseil de 33 membres ; or celui de Charleston n’en eut jamais à ses débuts qu’une dizaine. Dont Auguste de Grasse-Tilly qui fut fait, en février 1802, Grand Commandeur pour la vie du Suprême Conseil des Îles des Indes occidentales françaises et autorisé à « établir, assembler, diriger et inspecter toutes les Ateliers, Cha­pitres, Conseils, Collèges et Consistoires de l’Or­dre royal et mi­li­taire de la Maçonnerie Ancienne et Moderne, sur la surface des deux Hémisphères ».


Une date est à retenir, suite de la création du Suprême Conseil de Charleston, celle de la rédaction d’une Circulaire destinée « aux Gran­des Loges symboliques, aux Grandes Loges Sublimes et aux Grands Conseils répandus sur les deux Hémisphères » : il s’agit du 10 octobre 1802. En ce jour particulier, les Grands Inspecteurs généraux du 33e degré présents à Charleston adoptèrent un texte évoquant l’histoire de la Maçonnerie – ayant pour origine la création du monde ; rappelant les termes de la patente délivrée en 1761 à Étienne Morin ; décrivant l’organisation d’un Ordre maçonnique nouveau – ayant pour devise : Deus Meumque Jus (Dieu et mon droit) ; énumérant enfin les trente-trois grades reconnus par celui-ci.


A propos de grades, il nous faut rappeler que le Suprême Conseil avait porté l’échelle des Princes du Royal Secret, forte de vingt-cinq échelons, à trente-trois degrés, par la simple récupération de grades importés du Vieux Continent. Pourquoi 33 grades cor­respondant à 33 degrés ? John Mitchell ne sut jamais en donner la raison ; se contentant de con­fier un jour à un proche (en l’occurrence son successeur à la grande commanderie, Frederick Dalcho), qu’il avait été fait lui-même « 33e » par un visiteur prussien, dont il avait malencontreusement oublié le nom… 

Deux dates sont encore à retenir dans l’histoire du nouvel Ordre maçonnique :

- 1804 : Création d’un Suprême Conseil de France à Paris : divisé en deux juridictions rivales dès l’année suivante.

- 1813 : Création d’un second Suprême Conseil américain, opérant à Boston, pour diriger les hauts grades des États du Nord. 

• Voir  : Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - Jean-Paul Bertrand, 2008). Le Rite en 33 grades (Alain Bernheim, Éditions Dervy, 2011).

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