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Frédéric II de Prusse fut-il un jour le chef des franc-maçons ?

Né à Berlin, fils de Frédéric-Guil­laume Ier, dit le « roi-sergent », Fré­déric II (1712-1786) monta sur le trône à l’âge de 28 ans. Décidé à faire, de ses différents territoires, épars, un « grand pays », tant sur le plan économique que politique, il combattit, avec un parfait cynisme, les Russes, les Autrichiens et les Français ; et sut, par son sens inné de la stratégie militaire, éviter les plus grands désastres. Il se fit poète, écrivain et philosophe et tenta de ce fait d’attirer à sa cour les grands intellectuels de son temps, particulièrement français. Longtemps en correspondance avec Voltaire, il voulut faire de celui-ci, mais tout en imposant la pri­mau­­té du sou­ve­rain, son professeur et son men­tor ; d’où une certaine ran­cœur de la part du châtelain de Ferney. 

Prônant la liberté des hommes en qualité de prince, Frédéric ne put se résou­dre, devenu roi, à ac­cor­der à ses sujets la moin­dre réforme significative, promettant toujours mais ne tenant jamais ses promesses. Après avoir publié, en 1740, « L’Antimachiavel », en réponse à l’ouvrage de Machiavel, le roi fit collection de manuscrits, rédigés en français, qui ne furent publiés qu’a­près sa mort. Initié un an avant son accession au trône, Frédéric II se garda de toute activité maçonnique tout au long de son règne, ce qui ne l’empêcha pas d’exprimer ouvertement, en diverses oc­casions, sa sympathie à l’égard de l’Art Royal. 

Ce qui devait lui valoir finalement d’être considéré, par tous les francs-maçons prussiens et étrangers, comme le Pro­tecteur de l’Or­dre ma­çonnique. D’où la délivrance présumée – et pour cer­tains indiscutable­ment au­thentique – des principaux textes fondateurs du Rite écossais ancien et ac­cepté ; en particulier des Grandes Constitutions de 1786.

Telle pourrait être, résumée à l’extrême, la biographie de l’un des souverains les plus influents du siècle des Lumières. On pourrait cependant lui adjoindre le texte suivant, extrait d’un ouvrage publié, de son vivant, en 1785 à « l’orient de la Cour » – de Versailles – sous le titre : L’Isle des Sages ou le Sceptre donné par les Grâces :

On a reçu depuis peu des nouvelles authentiques de Ber­lin, par lesquelles on est informé que Sa Majesté Prussienne vient d’établir de nouveaux règlements pour la société des Francs-Maçons dont elle retirera les avantages les plus pré­cieux. Plusieurs Ins­titutions qui étaient plutôt affaire de forme que d’usage général ont été annulées, & l’on a rédigé un nouveau Code de Loix.

Il est arrêté par les susdits Règlements qu’on ne recevra Maçons que les personnes de naissance, de mœurs & de professions recommandables. Chaque membre payera 25 rixdalers (ou 4 livres 3 shillings sterling) pour le premier degré ; 50 rixdalers (ou 8 liv. 3 s. sterl.) pour passer au secondo; & 100 rixdalers pour être reçu Maître. 

Le Réci­pien­daire demeurera trois mois dans chaque degré, & le grand Trésorier divisera en trois parts chaque somme qu’il recevra. La première pour pay­er les frais de la Logeo; la seconde pour subvenir aux besoins des frères qui se trouveraient dans la détresse ; & la troisième pour le soulagement des pauvres en général. Une particularité digne d’attention, c’est que le grand Frédéric fut reçu Maçon sous la constitution écossaise dans la Loge établie à Bruns­wick le 15 août 1738, n’étant encore que Prince Royal. Il fut tellement satisfait des procédés de la société qu’à son avènement au trône il s’occupa d’abord de l’établissement d’une grande Loge à Berlin. 

Ce Prince obtint à cet effet une Patente d’Edimbourg ; & depuis cette épo­que la Maçon­nerie a toujours été en honneur dans le Royaume de Prusse, sous les auspices de l’Alexandre du Nord.

Six chiffres suffisent pour situer politiquement Frédéric II sur la scène politique internationale : 

• En 1780, à l’avènement du roi « en » Prusse, son royaume a une superficie de 119 000 km2 et compte 225 000 habitants ;

• En 1786, à la mort du roi « de » Prusse, la superficie du royaume est de 195 000 km2 et sa population de 5,5 millions d’habitants ;

• Quant aux forces armées prussiennes, elles sont passées, entre-temps, de 83 000 hommes à plus de 195 000.

Frédéric II a fait la guerre à l’Autriche, à la France, à la Russie et à la Suède ; il a également été leur allié... selon les circonstances et ses intérêts. Mais ce ne sont pas les victoires et les défaites militaires qui ont assuré la renommée de celui que l’on connaît désormais sous le nom de Frédéric le Grand. Ce sont sa culture à la française, son goût pour la « philosophie des Lumières », sa correspondance avec des lettrés (Voltaire) et des érudits (d’Alembert). C’est encore son appartenance à la Franc-Maçonnerie, au sein de laquelle il n’a jamais joué le rôle qu’on lui prête. 

Certes, Frédé­ric II a bien été initié, à l’âge de 26 ans, alors qu’il était prince héritier : l’initiation ayant eu lieu dans une auberge de Brunswick au cours d’une nuit d’août 1738. Certes, selon un tableau célèbre il a procédé lui-même, en 1740, à l’initiation de son beau-frère, le margrave Frédéric III de Brandebourg-Bayreuth. Mais son activité maçonnique se révèle être, en l’absence de documents démontrant le contraire, des plus limitées ; même s’il s’est érigé, lui-même – en sa qualité de souverain –, en protecteur des francs-maçons prussiens.

On lui doit ainsi cette lettre adressée en 1741 au pape Benoît XIV : 

Révérends Pères, 

J’ai appris de divers côtés, et notamment par les journaux, avec quelle ardeur vous brandissiez le glaive du fanatisme contre des hommes paisibles, vertueux et respectables, contre les dénommés Francs-Maçons. Comme je fais également partie des chefs de cette respectable association, j’ai le devoir de repousser, dans la mesure de mes forces, la calomnie qui s’adresse à ceux-ci et de lever le voile épais qui fait paraître, comme un lieu de réunion de tous les péchés, le Temple érigé à toutes les vertus. 

Quoi donc ! Révérends Pères, voudriez-vous faire renaître ces siècles d’ignorance et de sauvagerie qui sont la honte de la raison humaine ? Ces siècles de fanatisme auxquels notre pensée ne peut se référer sans horreur ? Ces temps où l’hypocrisie assise sur le trône des tyrannies, entre la superstition et l’humanité, tenait le monde dans les chaînes et vouait au bûcher, sans aucune distinction, quiconque était seulement capable de savoir lire ? Vous ne vous contentez pas d’appliquer aux Francs-maçons l’épithète de saltimbanques, mais vous les accusez d’être des brigands, des scélérats, des supports de l’Antéchrist et vous excitez le peuple entier à exterminer cette engeance maudite. 

Les brigands, Révérends Pères, ne sont pas ceux qui reconnaissent, comme nous, le devoir de secourir les pauvres et les orphelins ; les brigands sont ceux qui les dépouillent, qui souvent captent leur héritage et se repaissent de leur butin au sein de l’orgueil et de l’hypocrisie ; les brigands sont ceux qui trompent les hommes, alors que les Francs-maçons cherchent à les éclairer. 

Frédéric II a été franc-maçon, c’est prouvé et reconnu. Il a favorisé, pense-t-on, la création de plusieurs loges dont la Loge Zu den drei Weltkugeln (Aux Trois Glo­bes) de Berlin. Il n’a cependant jamais porté le  titre de « Chef » ou de Grand Maître de la Franc-Maçonnerie. Ce qui n’a pas empêché les adeptes du Rite écossais ancien et accepté de lui attribuer, depuis le début du XIXe siècle, la paternité des Grandes Constitutions de 1786 – qu’il aurait signées peu avant sa mort. Autre fait méritant d’être rapporté à son proposo: il est devenu le héros du 32e degré des Vaillants et Sublimes Princes du Royal Secret, qui assemblés sous son commandement, s’organisent symboliquement pour la reconquête des Lieux Saints... 

Frédéric II a dit un jour : 

Toutes les religions se valent du moment que ceux qui les professent sont d’honnêtes gens, et si des Turcs et des païens venaient repeupler le pays nous construirions pour eux des mosquées et des temples. 

• Voir : L’Isle aux Sages ou le Sceptre donné par les Grâces (François-Félix Nogaret, 1785). Le rituel du 32e degré du Rite écossais ancien et accepté. Frédéric le Grand (D. Nulli, Dargaud Éditeur, 1968). Frédéric le Grand (J.-P. Bled, Éditions Fayard, 2004). 

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