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Les Francs-Maçons ont-ils joué le moindre rôle dans l’Affaire Dreyfus ?

Assurément aucun !… L’Affaire Dreyfus a, dans les dernières années du XIXe siècle, et les premières du siècle suivant, violemment opposé les libéraux aux conservateurs, les républicains aux royalistes, les progressistes aux conformistes ; mais à aucun moment les francs-maçons, en tant que tels, aux profanes. 

Certes, quand l’Affaire Dreyfus éclate, Léo Taxil connaît un grand succès public avec ses ouvrages antimaçonniques ; mais quand elle se termine, la séparation de l’Église et de l’État est définitivement consommée et la République définitivement établie. On ne peut donc, en aucune façon, affirmer que les francs-maçons ont été, en groupe social constitué, dreyfusards ou anti-dreyfusards. D’ailleurs, parmi les principaux protagonistes ou témoins de l’« Affaire », on ne relève que nom d’un seul « frère », à savoir celui de Félix Faure, anti-dreyfusard convaincu. 

Il est vrai que l’on peut encore, si on le souhaite, remarquer chez les francs-maçons une certaine tendance, prévalant à partir de 1900 – voire 1899… –, à récupérer l’Affaire Dreyfus à leur profit, au nom de la défense des libertés et de la nécessité à se dresser contre le cléricalisme ambiant. Bref, l’Affaire Dreyfus a traversé, quoi qu’on en dise, la société française avec fracas, mais sans jamais se fixer dans une classe sociale, politique ou confessionnelle déterminée. Pour mémoire, rappelons ces faits marquants :

• 22 décembre 1894. - Traduit en cour martiale pour avoir prétendument livré à l’Allemagne des documents secrets, le capitaine d’artillerie Alfred Dreyfus (1859-1935), d’origine alsacienne et juive, est condamné pour trahison à la dégradation et à la déportation « perpétuelle » à l’île du Diable (Guyane). Le responsable des fuites reprochées à l’ancien polytechnicien est en fait un certain com­mandant Ferdinand Walsin Esterházy – qui ne sera jamais vraiment inquiété... Le 19 janvier 1895, le frère Jules Gabriel, membre du Grand Orient de France, affirme dans les colonnes du Petit Méridonial de Marseille, dont il est le directeur politique, que « le capitaine Dreyfus a été justement et légalement condamné ».

• 13 janvier 1898. - Intervenant dans le débat public suscité par l’Affaire Dreyfus, Émile Zola publie son célèbre « J’accuse…! » en première page du journal L’Aurore ; il s’agit d’une lettre ouverte au président de la République – en l’occurrence Félix Faure –, en vue d’entraîner la révision du procès condamnant le capitaine Dreyfus. Zola fera l’objet d’un procès en diffamation et sera lui-même con­damné à... un an de prison. Deux mois plus tôt, en octobre 1897, Camille Pelletan, apprenti franc-maçon et député radical, a affirmé de son côté, dans les colonnes de La Dépêche de Toulouse, à propos du capitaine Dreyfuso: « L’accusé est trop soutenu pour être de ceux qu’on con­damne sans motif. »

• 3 juin 1899. - Relevant un certain nombre d’irrégularités juridiques dans le jugement militaire rendu en 1894, la Cour de cassation annule celui-ci et le renvoie à un conseil de guerre constitué à Rennes. On ne saurait passer sous silence l’organisation, en mai, d’une manifestation publique du Grand Orient de France en faveur du bagnard de l’île du Diable – bientôt transféré en France.

• 9 septembre. - Au terme d’une nouvelle comparution en cour martiale, le capitaine Dreyfus voit sa condamnation pour trahison confirmée, mais sa peine de déportation à vie est commuée en une réclusion de dix années, pour cause de « circonstances atténuantes »…

• 19 septembre. - Le capitaine Dreyfus, bien que continuant à se déclarer innocent des fautes qui lui ont été reprochées, accepte la grâce présidentielle que lui accorde Émile Loubet à la demande de Pierre Waldeck-Rousseau, président du conseil. Dans le même temps, le convent du Grand Orient de France se prononce pour la suppression de l’enseignement des « Devoirs envers Dieu » des programmes scolaires ; affirme que le fait pour un franc-maçon d’envoyer ses enfants dans une école confessionnelle constitue un  délit maçonnique ; enfin exprime une confiance « inébranlable » dans le triomphe définitif de la Justice, entraînant « l’anéantissement de la conjuration cléricale, militariste, césarienne et monarchiste ».

• 12 juillet 1906. - La Cour de cassation, toutes chambres réunies, annule « sans renvoi » le jugement rendu sept ans plus tôt à l’encontre du capitaine Dreyfus et émet en sa faveur un arrêt de réhabilitation. L’ancien officier est réintégré dans l’armée avec le grade de chef d’escadron et décoré de la Légion d’honneur ; mais démissionnant l’année suivante, c’est en qualité d’officier de réserve qu’il prendra part à la première guerre mondiale, et obtiendra le grade de lieutenant-colonel. Avant de terminer sa vie dans l’indifférence générale de ses concitoyens.

A noter que si Émile Zola et Georges Clémenceau ont été parmi les plus ardents défenseurs du capitaine Dreyfus, dans les épreuves qu’il a pu connaître, ni l’un ni l’autre n’ont jamais porté le tablier des Enfants de la Veuve. A relever que les francs-maçons se sont donné le beau rôle de défenseurs des droits du capitaine Dreyfus quand l’innocence de celui-ci a commencé à être établie ; et que l’expression « A bas la calotte !… » remonte, curieusement, aux premières années du XXe siècle.

• Pour en savoir plus, consulter les multiples sites de l’Internet consacrés à l’Affaire Dreyfus, ainsi que : La Franc-Maçonnerie et l’Affaire Dreyfus (Joël Denis, Humanisme n° 223, 1995) et l’Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie (Pochotèque, 2000).

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