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Que s’est-il passé à Paris, en juin 1940 ?

Il va de soi qu’il n’est pas dans notre intention de refaire l’Histoire de France, mais il nous paraît utile de poser quelques repères en vue de mieux éclairer les événements maçonniques que nous souhaitons évoquer :

• 12 mars 1938 - Les troupes allemandes envahissent l’Autriche.

• 30 septembre - L’Allemagne, l’Italie, le Royaume Uni et la France participent, à Munich, à un concours de dupes. C’est l’Allemagne qui l’emporte.

• 1er septembre 1939 - Les troupes allemandes envahissent la Pologne.

• 3 septembre - Conséquence : la France et le Royaume Uni déclarent la guerre à l’Allemagne. C’est le début de la drôle de Guerre.

• 10 mai 1940 - Offensive des troupes allemandes contre les Pays-Bas, la Belgique et la France. C’est à la fois le Blitzkrieg et la débâcle.

• 14 juin - A l’aube, les troupes allemandes entrent dans Paris.

Nous sommes au tout début des événements maçonniques – et antimaçonniques – que nous souhaitons relater, sachant que les francs-maçons français n’ont guère marqué, en amont, l’Histoire de leur empreinte. Certes, dès 1932, le Droit Humain s’est prononcé pour un contrôle du commerce des armes ; certes, dès 1933, le Grand Orient de France a demandé que la Société des Nations se prononce pour un désar­mement général ; certes, dès 1935, la Grande Loge de France a con­damné toutes les formes d’oppression et affirmé sa « volonté de persister dans l’enseignement de la tolérance ». Mais en 1940, la majorité des 400 députés et sénateurs francs-maçons accordent, sans réserve, leur confiance au vieux (84 ans) maréchal Pétain... 

Le 14 juin, donc, les allemands pénètrent dans Paris, déclarée « ville ouverte » et s’emparent de tous les édifices publics ; et maçonniques... Un service de contre-espionnage allemand s’installe rue Cadet, dans les locaux du Grand Orient de France. Le siège de la Grande Loge de France est occupé par l’Équipe d’intervention Rosenberg, avant que Henry Coston n’y installe son Centre d’action et de documentation antimaçonnique. De même, l’immeuble du Droit Humain, est « squattérisé ». Les allemands font preuve, depuis l’arrivée d’Adolphe Hitler au pouvoir, en 1933, d’un antimaçonnisme viscéral, associé à un antisionisme débridé. Investi chef du gouvernement, le 16 juin, et chef de l’état français, le 11 juillet, Philippe Pétain est quant à lui un anti-maçon frustré qui n’a jamais oublié l’Affaire des fiches (1904), défavorable à son avancement militaire ; c’est aussi un défenseur de l’ordre établi. Il a ainsi l’occasion de se venger de la Franc-Maçonnerie qui n’est, selon lui, qu’« une secte qui bafoue les sentiments les plus nobleso», et d’associer le franc-maçon et le juif dans une formule qui fera sa fierté : « Un juif n’est jamais responsable de ses origines ; un franc-maçon l’est toujours de ses choix. »


Tandis que la cohabitation s’organise dans les rues de Paris, les sièges et les temples maçonniques, abandonnés par les francs-maçons, sont vidés de leur mobilier et de leurs documents qui, placés sous séquestre, seront pour une partie d’entre eux envoyés en Allemagne. Par la force des choses et de ses adversaires, tant nationaux que nazis, la Franc-Maçonnerie cessera bientôt d’exister sur le territoire français. Avec l’acceptation, passive, des francs-maçons. 

Souvenons-nous, à ce propos, de ce cour­rier qu’a­dresse, le 7 août, le frère Arthur Groussier, président du Conseil de l’ordre du Grand Orient de France, au maréchal Pétain :


Devant les malheurs de la Patrie, tous les Français doivent consentir les plus grands sacrifices. […] Si pénible que cela soit, nous croyons accomplir notre devoir présent en nous soumettant à la décision du gouvernement français. […] Dans l’impossibilité absolue de réunir l’Assemblée ou le Conseil qui détiennent les pouvoirs statutaires de décider, […] nous déclarons que le Grand Orient de France cesse son fonctionnement et que toutes les Loges qui en relèvent doivent immédiatement renoncer à poursuivre leurs travaux, si elles ne l’ont déjà fait. 


La fermeture volontaire du Grand Orient ne suffit pas, cependant, à « apaiser les haines qui se manifestent à l’encontre des francs-maçons », puisque quelques jours plus tard vient en application la Loi dite du 13 août destinée à museler « toutes les organisations à caractère occulte qui se sont instituées ou développées en France ». 

Selon son article premier, sont dissous de plein droit :

• Toute association, tout groupement de fait, dont l’activité s’exerce, même partiellement, de façon clandestine ou secrète ;

• Toute association, tout groupement de fait dont les affiliés s’imposent d’une manière quelconque l’obligation de cacher à l’autorité publique, même partiellement, les manifestations de leur activité.


Selon son article 3 :

• Les biens mobiliers et immobiliers des associations et groupements dissous seront placés sous séquestre ; il sera procédé à leur liquidation.


Selon son article 5 :

Nul ne peut être fonctionnaire, ou agent de l’état, s’il ne déclare sur l’honneur, soit de ne jamais avoir appartenu à l’une des organisations définies [ci-dessus], soit avoir rompu toute attache à elle.


La loi du 13 août 1940, l’une des premières de ce que l’on appellera le Régime de Vichy, ne fait aucune mention des francs-maçons ou de la Franc-Maçonnerie ; mais seulement d’« associations secrètes ». A l’instar du décret du 19 août portant dissolution des associations dites « La Grande Loge de France » et « Le Grand Orient de France », dont les biens sont appelés à être liquidés au profit, à Paris de l’Assistance publique et, en province, du bureau de bienfaisance des communes concernées. 

Pourquoi une telle loi ? Pas seulement pour satisfaire les convictions tranchées du maréchal, ou des membres de son gouvernement, mais encore et surtout pour témoigner de la soumission de l’État français aux thèses d’un occupant redouté. Déjà, en publiant en 1925 le premier volume de son œuvre magistrale Mein Kampf (Mon Combat), Adolphe Hitler a manifesté sa défiance envers les puissances super-étatiques qu’incarnent « la juiverie, le bolchevisme et la franc-maçonnerie ». 

Nous ignorerons la suppression des libertés et les contraintes imposées à la population française, les premières privations, les premières arrestations. Et nous ne consacrerons qu’une phrase à la création d’une première loge clandestine, en septembre 1940, L’Atelier de la Bastille, au domicile parisien d’Albert Kirchmeyer, annonçant celle d’un Comité d’Action Maçonnique, avant de procéder à une chronologique aussi succincte que possible des faits à venir :

• En octobre 1940, l’Orphelinat maçonnique est perquisitionné, avant d’être transformé en maison de redressement.

• En octobre est organisée, au Petit Palais de Paris, une « grande » exposition intitulée La Franc-Maçonnerie dévoilée – que visiteront plus d’un million de parisiens. Y sont présentés, dans des reconstitutions de temples et de cabinets de réflexion, des meubles, des objets et des décors divers saisis dans les loges. Lu à son propos dans L’Illustration datée du 2 novembre : 

« Tous les visiteurs qui ont défilé au Petit Palais savent désormais que s’ils ne recevaient pas de la vie les satisfactions normalement dues à leur travail c’est parce que d’autres hommes, unis entre eux par ce qu’ils imaginaient être un lien secret et hermétique, se partageaient le meilleur des fonctions, les plus rémunérateurs des postes sans les avoir conquis de haute lutte par leur valeur et leur savoir. »

• En novembre, Bernard Faÿ, administrateur général de la Bibliothèque nationale, est chargé de recueillir, de classer et d’étudier toutes les archives saisies dans les locaux maçonniques, au sein d’une Bibliothèque d’Histoire de la France contemporaine. On note alors l’existence de trois organismes anti­maçonniques autonomes, savoir le Service des Sociétés dis­soutes, le Service des Recherches, et le Centre d’action et de documentation d’Henry Coston – ayant notamment pour mission de diffuser Les Documents maçonniques, une revue mensuelle à tirage ambitieux, mais à faible diffusion. En août 1942, ces organismes constitueront le Service des Sociétés Secrètes placé sous l’autorité de Pierre Laval.

• En février 1941, six francs-maçons créent un Grand Conseil provisoire de la Maçonnerie française, en vue de participer à la libération du territoire et de restaurer les institutions républicaines. Un décret du gouvernement de Vichy constate, dans le même temps, la nullité de la Grande Loge Nationale Indépendante, de la Fédération Française du Droit Humain ainsi que de la Société Théosophique de France.

• En mars, une nouvelle loi complète celle du 13 août 1940 et ordonne la transmission de tous les documents à caractère maçonnique à la Bibliothèque nationale.

• Le 11 août est promulguée la Loi sur les Sociétés secrètes, ordonnant la publication au Journal officiel des noms des anciens dignitaires maçonniques (titulaires des grades supérieurs), et interdisant à ceux-ci l’accès aux fonctions publiques. Plusieurs milliers de fonctionnaires sont alors révoqués.

 

« Depuis longtemps, affirme Le Figaro, la Franc-Maçonnerie française n’était plus, sous le couvert d’une philosophie politique et d’une philanthropie mensongère, qu’un système d’arrivisme généralisé devant lequel devaient céder les intérêts les plus pressants du pays. La Révolution nationale a eu raison de clouer au pilori les dirigeants et les bénéficiaires principaux de cette abjecte entreprise. »


Le Journal Officiel, relayé en cela par la presse vichyssoise et collaboratrice, entreprend la publication des premières listes de francs-maçons établies en vertu de la loi du 11 août. Cette publication durera jus­qu’en août 1944 ; y figurent les noms, professions et grades de quel­que 18 000 frères, mais pas forcément ceux que le lecteur croyait y trouver.

• En novembre, Bernard Faÿ inaugure, dans le grand temple de la rue Cadet, une série de conférences portant sur la Franc-Maçonnerie. Celle-ci fera l’objet de plusieurs tournées antimaçonniques en province. Si le conférencier fait salle comble au théâtre de Tours, il n’en est pas de même pour Vallery-Radot à Châteauroux où l’on doit faire venir les élèves du lycée voisin pour constituer un auditoire convenable.

• En décembre est créée une « Police » des Sociétés secrètes.

• En mars 1942, Hermann Goering, Reichmarschall allemand, proclame que « la lutte contre les juifs, les francs-maçons et les autres puissances idéologiques en lutte contre nous, est une tâche urgente du National-Socialisme ». Il se réjouit de la décision prise par le Reichleiter Alfred Rosenberg de faire transporter en Allemagne tout « le matériel documentaire et les biens culturels de ces milieux ».

• Le 13 juin, une nouvelle loi sur les Sociétés secrètes vient compléter les dispositions de la Loi du 13 août 1940 et étend l’application de celle-ci à tout le territoire.

• En septembre est donné le premier tour de manivelle d’un film de propagande antimaçonnique, Forces Occultes, réalisé par les frères «défroqués » Paul Riche (alias Jean Mamy) et Jean Marquès-Rivière. Le film raconte la vie d'un jeune député qui se joint au Grand Orient de France, afin de relancer sa carrière. Il se confronte alors avec la corruption et les scandales politiques du moment. Mamy et Marquès-Rivière seront plus tard condamnés à mort.

• En janvier 1943, le maréchal Pétain – que Pierre Laval a, d’une certaine façon, mis à la retraite – confie à Bernard Faÿ : « La Franc-Maçonnerie est la principale responsable de nos malheurs ; c’est elle qui a menti aux français et qui leur a donné l’habitude du mensonge. Or c’est le mensonge et l’habitude du mensonge qui nous a amenés où nous sommes. »

• Mais en janvier 1943, les français, qu’ils soient du nord ou du sud de la France – la « zone libre » n’existant plus depuis novembre 1942 – ont d’autres sujets d’intérêt que la Franc-Maçonnerie et ses francs-maçons en tête. Viennent de se produire : le débarquement allié en Afrique du nord et le sabordement de la flotte à Toulon. Vont se produire : la prise de Tunis (mai 1943), le débarquement en Sicile (juillet), la fin du siège de Léningrad (janvier 1944), les débarquements de Normandie (juin) et de Provence (août), la libération de Paris (août) et de la France (février 1945), l’envahissement de l’Allemagne, la disparition, enfin, du troisième Reich (8 mai).

• Le 15 décembre, enfin, le Comité de Libération Nationale, installé à Alger, prend une ordonnance abolissant toutes les mesures prises par le gouvernement de Vichy à l’encontre des francs-maçons. Ses victimes seront, s’il y a lieu, réintégrées dans l’administration ; leurs décorations leur seront rendues ; les biens spoliés seront restitués à leurs propriétaires.

La guerre antimaçonnique, menée conjointement par le gouvernement de Vichy et l’empire nazi, c’est : 170 000 suspects recensés, 60 000 francs-maçons fichés, 6 000 interpellés, 989 déportés, 545 exécutés ou morts en déportation. Il y avait en 1939, en France, 50o000 francs-maçons en activité ; ils sont moins de 15o000 à ceindre de nouveau leur tablier en 1945, au terme d’une longue procédure d’épuration. Les obédiences maçonniques françaises réintégreront leurs sièges et leurs temples respectifs dès après la libération de Paris et du territoire français. Les premiers convent auront lieu en 1945. Comparaissant devant la Haute Cour de justice Pierre Laval se targuera de s’être opposé à la persécution des francs-maçons ; condamné à mort, il sera fusillé le 9 octobre 1945.

Nota - Des années seront nécessaires aux obédiences maçonniques françaises pour recouvrer leurs archives, dissimulées lors de l’invasion allemande, ou saisies par les services spécialisés du Reich. Certains documents, récupérés en Allemagne par les troupes soviétiques ne seront restitués qu’en l’an 2 000.

• Voir : Histoire de la Franc-Maçonnerie française (Pierre Chevallier, Fayard, 1975). Vichy et les francs-maçons (Dominique Rossignol, Jean-Claude Lattès, 1981). La Franc-Maçonnerie sous l’occupation (André Combes, Rocher, 2001). Les Annales de la Franc-Maçonnerie (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - J.-P. Bertrand, 2009).

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