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La Charte de Cologne -  

Comment a-t-on pu inventer  un tel faux en écriture ?

Alors que la vieille Europe se remet de la nouvelle de la découverte par Christophe Colomb d’un nouveau continent (1492), et de la rotondité de la terre par le voyage tragique, mais historique, de l’expédition de Magellan (1519-1522) ; que l’Allemagne se convertit aux thèses réformatrices exprimées par le moine Martin Luther (1483-1546) ; que François Ier (1494-1547) se fait, en France, cons­tructeur de châteaux et adversaire pugnace de Charles Quint, des « Maîtres élus de la Confrérie vouée à saint Jean, membres de la Franc-Maçonnerie », se réunissent dans la ville de Cologne, en terre rhénane, pour y rédiger une nouvelle charte, qui se veut plus du ressort de la spéculation maçonnique que de la pratique opérative du métier.

Parmi les dix-neuf signataires de cette charte – établie en… dix-neuf exemplaires – se trouvent, non seulement Philippus Mélanchthon, grand ami de Luther, et Herman de Viec, archevêque-électeur de Cologne, mais aussi Jacobus d’Anvers, prévôt des Augustins de cette ville, et… Gaspard de Coligny, le chef du parti calviniste en France. Rien de bien étonnant à cela puisque, c’est connu et reconnu : la « Charte de Cologne » est un faux en écriture. On ignore quand le document a été rédigé ; sans doute en France, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, peut-être vers les années 1780. 

Pourquoi ? Sans doute pour contrer les bulles et autres condamnations papales. Où et par qui ? On n’en sait strictement rien. Seul élément positif : la char­te a longtemps reçu un soutien massif de la part de francs-maçons – et de profanes – qui se refusaient à admettre son inauthenticité. 

Pourtant, on y relève toute une liste d’affirmations et d’informations curieuses, sinon fantaisistes : la personnalité des signataires, l’exis­­tence d’une « confrérie » et de hauts-grades maçonniques, l’évocation de liens entre les francs-maçons et les templiers, l’activité de loges maçonniques à Édimbourg, Hambourg, Rotterdam et Venise. Fait de surcroît paradoxal : le document, bien que destiné à être largement diffusé, est rédigé en latin médiéval et présenté en caractères de substitution – issus d’un « chiffre maçonnique » inventé au… XVIIIe siècle.

Rien que pour le plaisir, relevons ci-dessous quelques lignes de cette fameuse Charte de Cologne, datée du 24 juin 1535, dont on ignore toujours qui l’a inventée, quand, où et pourquoi ?

Nous, maîtres élus de la vénérable Confrérie vouée à saint Jean ou membres de la Franc-Maçonnerie, représentant des loges établies à Londres, Vienne, Amsterdam, Paris, Lyon, Francfort, Hambourg, Rotterdam, Madrid, Venise, Gand, Königsberg, Bruxelles, Dantzig, Middelbourg, Brême et Cologne, […] nous regardons comme utile, comme très nécessaire, d’exposer la vraie situation, l’origine et le but de notre Ordre, de la manière dont l’ont enseigné les maîtres les plus distingués, les plus expérimentés dans notre art et les plus éclairés par les doctrines de cette institution. 

• La Confrérie, ou Ordre des francs-maçons, unis entre eux par les règles sacrées de saint Jean, ne tire son origine ni des chevaliers du Temple, ni d’aucun ordre ecclésiastique ou séculier, ni d’un seul, ni de plusieurs réunis. Elle n’a pas la moindre communauté avec eux ; ni directement, ni par quel­que intermédiaire ; elle est plus ancienne que tous ces Ordres, et a existé aussi bien en Palestine et en Grèce que dans les autres parties de l’empire romain, même avant les croisades, c’est-à-dire avant les temps où lesdits chevaliers se montraient en Palestine.

• Notre Confrérie consiste, maintenant comme auparavant, dans les trois grades d’apprenti, de compagnon, de maître ; ce dernier grade se compose des maîtres, des maîtres élus et des très hauts maîtres élus. Par contre, toutes les sociétés ou confréries qui tolèrent un plus grand nombre de divisions et de dénominations dans ces grades, ou qui se supposent une autre origine, ou qui s’associent à des mouvements politiques ou religieux, ou qui jurent haine et inimitié à quel­qu’un, ou qui, enfin, usurpent le nom de frères et de francs-maçons, et qui prétendent suivre les saintes prescriptions de saint Jean, tous ceux-là n’appartiennent pas à notre Ordre, et seront repoussés et reniés par lui comme étant schismatiques.

• La direction de notre Société et la manière dont les rayons de l’étoile flamboyante doivent être distribués et répandus parmi les frères éclairés et l’humanité non initiée. Ils ont à veiller à ce que les frères, de quelque rang et de quelque état qu’ils soient, n’entreprennent rien contre les vrais principes de notre Confrérie. De même il leur incombe aussi de défendre la Confrérie et de la maintenir intacte, et de la protéger en toute occurrence. Ils doivent, aussi souvent que le besoin s’en fera sentir, la soutenir au prix de leurs biens et au péril de leur vie, contre toutes les attaques et tous les ennemis.

• Quoique, dans l’accomplissement de nos devoirs de charité, nous n’ayons égard ni aux religions ni aux pays, nous regardons cependant jusqu’ici comme nécessaire et plus sûr de n’admettre dans notre Ordre personne qui, dans la vie profane ou dans le monde non éclairé, ne se reconnaisse chrétien. A l’inspection et à l’examen de ceux qui se présentent pour l’admission au premier grade, c’est-à-dire au grade d’ap­prenti, on n’appliquera pas de souffrances corporelles, mais seulement des moyens d’épreuve, qui servent à sonder la force d’esprit, les tendances et les sentiments du novice.

• Les principes qui règlent toutes nos actions et tous nos efforts, où et si loin qu’ils puissent tendre, sont exprimés dans les prescriptions suivantes : « Aime et regarde tous les hommes comme tes frères et tes alliés par le sang ; donne à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César. »

• Ainsi, tandis que notre Confrérie doit être dirigée, comme un tout, par un seul chef général, et les diverses assemblées de maîtres qui la composent, par divers pays et états, il n’y a rien de plus nécessaire qu’une certaine uniformité de toutes les loges dispersées sur le globe terrestre comme les membres d’un seul corps unis ensemble ; il n’est rien de plus nécessaire qu’une correspondance qui établisse l’harmonie entre toutes les loges et entre leurs doctrines ; c’est pourquoi cet écrit, qui révèle la nature et l’esprit de notre Société, sera envoyé à tous les collèges de maîtres dont se compose actuellement l’Ordre.

Une question vient à l’esprit au terme de la lecture de la Charte de Cologne. Pourquoi ses auteurs ont-ils pris la peine de « chiffrer » leur texte alors qu’ils ont apposé leur propre signature sans la moindre discrétion ?

• Voir : Les Anciens Devoirs (Guy Chassagnard, Éditions Pascal Galodé, 2014).

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