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Les Stuarts ont-ils été Francs-Maçons ?

A la lecture des livres d’histoire, on peut penser que les Stuarts, rois d’Écosse, d’Angleterre et d’Irlande, ou simples prétendants à la couronne britannique, ont été directement mêlés aux événements maçonniques de leur temps, voire qu’ils ont même été, pour certains d’entre eux, francs-maçons. Malgré ce qui a pu être écrit à leur propos, il n’en est pourtant rien. Ce que nous allons essayer de démontrer.

Jacques le Sixième, roi d’Écosse (1586-1625) - Fils de Marie Stuart, il n’est encore que roi d’Écossse – il succèdera à Élisabeth Ière en 1603 sur le trône d’Angleterre et d’Irlande – lorsque William Schaw, son maître des travaux, agissant en son nom, réorganise, par de nouveaux Statuts dressés en 1598 et 1599, le métier de la Maçonnerie. Les maîtres maçons observeront et préserveront toutes les ordonnances précédemment arrêtées. Ils seront honnêtes, loyaux et diligents dans leurs travaux. Aucun maître ne prendra plus de trois apprentis de toute sa vie. Aucun maître ou compagnon du métier n’emploiera de Cowan. 

Des assemblées régulières permettront de régir les affaires du métier. Les différends seront réglés par concertation. Sur un plan statutaire, il est jugé opportun que la Loge d’Édimbourg soit, pour toujours, la première et principale loge d’Écosse, que Kilwinning soit la seconde et que Stirling soit la troisième. Une charte royale – qui ne sera jamais promulguée – fixera les droits particuliers des loges écossaises, et définira les pénalités devant être imposées aux gens qui troublent l’ordre établi.

En 1601, réunis avec le con­sentement exprès et l’assentiment de William Schaw, les diacres, maîtres et maçons libres d’Écosse reconnaissent à William Sinclair de Rosslyn et à ses héritiers d’être à jamais les protecteurs, juges et grands maîtres des maçons du royaume. Aucun document ne prouve que Jacques VI, qui quittera Édimbourg pour s’installer à Londres en 1603, ait jamais manifesté le moindre intérêt particulier pour les maçons écossais ; ses œuvres écrites et ses ambitions personnelles étant plutôt orientées vers le gouvernement et les affaires extérieures de son  royaume.

Jacques Stuart, roi de Grande Bretagne (1633-1701) - Fils cadet de Charles Ier et d’Henriette Marie de France, fille d’Henri IV, Jacques François accède au trône après la mort, en 1685, de son frère Charles II. Ceci après avoir connu un long exil sur le continent, qui l’a fait combattre les espagnols dans les rangs de l’armée de Turenne, et les français au sein de la marine espagnole… Converti au catholicisme il tente, par diverses mesures autoritaires et la nomination de catholiques à des postes importants, d’instaurer la tolérance religieuse en Angleterre, au détriment de l’Église anglicane. S’ensuit la « Glorieuse Révolution » menée au profit de sa fille aînée Marie Stuart et de son gendre Guillaume d’Orange ; qui lui ravissent son trône de « Grande Bretagne ». 

Réfugié en France, le roi déchu tentera, mais en vain, de reconquérir le pouvoir en 1690. Invité de son cousin, Louis XIV, il vit au château royal de Saint-Germain-en-Laye, avec ses courtisans et ses bataillons jacobites, écossais ou irlandais. Sans jamais avancer la moindre preuve, la tradition maçonnique établira en ce lieu la naissance de la Franc-maçonnerie spéculative française. Et en 1777 (!), une loge dite de La Parfaite Égalité parviendra même à faire admettre au Grand Orient de France sa création, prétendument survenue le 25 mars 1688 – soit près d’un an avant l’arrivée de Jacques II. Bref, rien ne prouve que se soient tenues à Saint-Germain-en-Laye des réunion maçonniques avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Quant à Jacques II, il ne fut certes pas franc-maçon.

Jacques François Stuart, dit le Vieux Prétendant (1688-1766) - Encore dénommé Chevalier de Saint-Georges, Jacques François a passé une grande partie de sa vie d’émigré à tenter de reconquérir le trône de ses ancêtres; sans y parvenir, malgré une tentative de débarquement en Écosse en 1708, et une campagne militaire désastreuse en 1715. Victime d’un renversement de la politique extérieure de Louis XIV il doit d’abord quitter la France puis le duché de Lorraine pour s’installer définitivement en 1717 à Rome. En 1719, a lieu une nouvelle tentative de restauration des Stuarts : la flotte espagnole chargée d’emmener le Prétendant en Écosse est dispersée par une tempête, tandis qu’une armée hâtivement assemblée sur le sol écossais est défaite à Glen Shiel. 

De Jacques II, franc-maçon, il n’est jamais, dans le moindre document, question. Certains auteurs se plaisent même à affirmer que celui-ci, catholique fervent, aurait influencé le pape Clément XII dans la rédaction de sa bulle antimaçonnique de 1738. D’après Alec Mellor, par exemple, le Vieux Prétendant aurait demandé au saint père une condamnation officielle de la Franc-Maçonnerie, laquelle gênait son retour en Angleterre, et promis la restauration du catholicisme dans son royaume. 


Charles Édouard Stuart, dit Le Prétendant (1720-1788) - Si l’on reconnaît volontiers au Vieux Prétendant de n’avoir jamais été franc-maçon, on s’interroge souvent sur la vocation maçonnique de Charles Édouard. Né à Rome, le Jeune Prétendant passe toute son enfance à Rome et à Bologne, en Italie. En 1743, son père le nomme Prince régent et lui délègue l’autorité d’agir en son nom. Moins de deux ans plus tard Charles Édouard prend part à une ultime tentative de restauration des Stuarts sur le trône bri­tanni­que. 

Avec plusieurs compagnons il débarque en Écosse, espérant le soutien du peuple écossais. S’il parvient à constituer une armée de plusieurs milliers d’hommes, s’il remporte sur les anglais la bataille de Prestonpans et entreprend de marcher sur Londres, il subit une défaite écrasante à Culloden (avril 1746). Sa tête étant mise à pris, le Jeune Prétendant doit se cacher et c’est sous l’habit d’une servante irlandaise qu’il fuit le royaume de ses ancêtres. 

Réfugié d’abord en France, puis en Italie, Charles Édouard ne manifesta plus d’ambitions conquérantes et mourra à Rome, en 1788, paré du seul titre de comte d’Albany. Le Jeune Prétendant a-t-il été franc-maçon ? Claude-Antoine Thory en apporte, en 1812, la preuve en reproduisant, dans son Histoire de la Fondation du Grand Orient de France, le texte d’institution d’un chapitre primordial de Rose-Croix jacobite à l’orient d’Arras – dans lequel on relève :


Nous Charles Édouard Stuard, roi d’Angleterre, de France, d’Écosse et d’Irlande, […] avons créé et érigé, créons et érigeons, par ladite bulle, en ladite ville d’Arras un Souverain Chapitre primordial de Rose-Croix, sous le titre distinctif d’“Écosse Jacobite”, qui sera régi et gouverné par les chevaliers Lagneau et de Robespierre, tous deux avocats ; Hazard et ses deux fils, tous trois médecins ; J. B. Lucet, notre tapissier, et Jérôme Celliers, notre horloger, auxquels nous permettons et donnons pouvoir de faire, tant par eux que par leurs successeurs, non seulement des chevaliers Rose-Croix, mais même de pouvoir créer un Chapitre dans toutes les villes où ils croiront devoir le faire prétendument. 


La bulle, dont une copie « certifiée » a été ­– prétendument ­– déposée dans les archives du Grand Orient de France, est datée du 15ème jour du 2ème mois de l’an 5747 ; elle devrait l’être du 15 avril 1745 (5745). Ce qui d’ailleurs importe peu en raison de son caractère apocryphe : Charles Édouard n’ayant jamais mis les pieds dans la ville d’Arras… 

Ses proches démentiront par ailleurs, après sa mort, la rumeur selon laquelle il aurait été initié franc-maçon ; lui-même ayant refusé d’être le « Supérieur inconnuo» qu’un certain baron von Hund und Altengrotkau – fondateur de la Stricte Observance Templière – avait voulu laisser croire qu’il était. A défaut donc de certitudes et de preuves, on se con­tentera de penser que le pape Pie VI n’aurait jamais accepté, de son côté, que la dépouille mortelle d’un franc-maçon, fût-il de sang royal, soit solennellement inhumée dans la cathédrale Saint-Pierre de Frascati, avant que d’être placée dans la basilique Saint-Pierre de Rome...

• Voir : Histoire de la Fondation du Grand Orient de France (Claude-Antoine Thory, 1812). Les Anciens Devoirs (Guy Chassagnard, Éditions Pascal Galodé, 2014). 

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