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La Franc-Maçonnerie serait-elle une Société de tempérance ?

Tempérance... Il peut s’agir d’une vertu morale modérant les passions et les désirs, ou un usage modéré du boire et du manger. Mais on peut, sans trahir la langue française, se demander encore si la Société des Francs-Maçons – nom donné à la Franc-Maçonnerie au siècle des Lumières – n’est pas en certains cas ou en certains lieux une Société de tempérance, opposée à l’usage des boissons alcoolisées.

Il suffit pour poser la question d’examiner la façon dont les francs-maçons américains – qui représentent à eux seuls la moitié des effectifs maçonniques mondiaux !... – se comportent en salle humide, tant pour les agapes que pour les célébrations officielles de la loge.

Selon la tradition maçonnique française :

Lorsqu’on tire les santés, la mastication cesse. Les frères se lèvent, se mettent à l’ordre, et jettent leur drapeau [serviette] sur leur épaule gauche. Sur l’invitation du vénérable, ils chargent leurs canons [verres], les alignent sur la table ; et, quand tout cela est fait, le vénérable dit : 

– Mes frères, nous allons porter une santé qui nous est infiniment chère et précieuse ; c’est celle de X***… Nous y ferons feu, bon feu, le feu le plus vif et le plus pétillant de tous les feux. 

– Mes frères, la main droite au glaive [couteau] ! – Haut le glaive ! – Salut du glaive! – Le glaive dans la main gauche ! – La main droite aux armes ! – Haut les armes ! – En joue ! (Ici les frères approchent le verre de la bouche). 

– Feu ! (On boit une partie de ce qu’il y a dans le verre). – Bon feu ! On boit encore une partie). – Le plus vif et le plus pétillant de tous les feux ! (On vide entièrement le verre). 

– L’arme au repos !….

Ainsi se tirait jadis en France, et se tire encore de nos jours une « Santé » – un banquet d’ordre en compte normalement sept –, mettant en scène, outre les membres de la loge, des bouteilles (barriques) , des verres (canons), du vin rouge (poudre rouge) ou blanc (poudre forte) ; et se terminant éventuellement par la dégustation de quelque liqueur (poudre fulminante) ou une coupe de champagne (poudre pétillante). Tout ceci dans le respect de directives profanes émises un jour par un ministre en mal de gloire posthume, mais dont l’histoire a déjà oublié le nom, qui voulait que la consommation d’alcool se fasse toujours  « avec modération »...

Mais qu’en est-il dans les loges implantées outre-Atlantique sur un continent jadis colonisé par des foules protestantes pour qui le vin et l’alcool n’étaient rien de moins que des inventions sataniques ? Procédons dans l’ordre des Grandes Loges, dites régulières, implantées dans chacun des cinquante états américains :

• En Alabama tout acte d’ivresse est interdit en loge et dans les cérémonies maçonniques.

• En Arizona, Floride, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiane, Missouri, Montana, Oklahoma, Virginie, Wisconsin, aucun alcool ne peut être servi durant les agapes et les banquets.

• En Arkansas, Géorgie, Caroline du Nord et Tennessee, aucun profane pratiquant la vente ou le service d’alcools ne peut être initié maçon.

• Dans les autres états prévaut généralement la modération ; avec parfois certaines particularités : le rituel de table ne précise pas, au Minnesota, la nature de la boisson devant être chargée dans les canons ; tandis que le rituel du Massachusetts limite à sept onces (21 cl) la quantité de vin attribuée à chaque maçon pour les différentes santés.

Les francs-maçons américains ne font donc que rarement bon ménage avec le vin et l’alcool. Pourtant, majoritairement chrétiens, ils devraient se souvenir des noces de Cana au cours desquelles le Christ changea l’eau en vin (Jean 2:9), ainsi que de cette parole du Christ lui-même : « Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron. » (Jean 15: 1). 

Mais le Grand Architecte de l’Univers leur pardonnera sans doute. D’autant que la société profane leur a imposé, il y a moins d’un siècle, quatorze lon­gues années d’abstinence et de crime organisé, au prétexte d’une « prohibition » qui se voulait thérapeutique et salvatrice.

De la tolérance, les francs-maçons américains ne cessent de se réclamer ; en se montrant ici les moins tolérants qui soient – car boire ou ne pas boire ne saurait découler de permissions ou d’interdits, mais seulement de la conscience et du – bon – goût de chacun.

Nota - On estime que 5% des Américains étaient membres d’une Église au milieu du XVIIIe siècle, 20% au moment de l’indépendance, 35% en 1860, 50% en 1900 et 70% aujourd’hui. On considère généralement que la tempérance maçonnique a fait suite à l’Affaire Morgan – voir la question la concernant – et aux campagnes antimaçonniques qui en ont découlé.

• Voir  : Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie (François-Timoléon Bègue-Clavel, 1843). 

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