Blog 65


Quel rôle a joué la Franc-Maçonnerie dans la Commune de Paris ?


Conséquence fortuite de la guerre franco-prussienne de 1870, la Commune de Paris, dont on célébrera bientôt – en 2021 – le 150e anniversaire, a dressé en son temps des francs-maçons à des profanes, des profanes à des francs-maçons, et des francs-maçons à d’autres francs-maçons ; avec pour résultante des combats, des morts et des exactions – comme en peut produire toute guerre civile incontrôlée. Sa source est à rechercher dans une rivalité politique opposant une France impériale trop sûre d’elle même et une Prusse désireuse d’être le centre d’un nouvel empire allemand (deuxième Reich), suivie d’une guerre impitoyable que les français pensaient pouvoir remporter avec aisance, mais que les prussiens, en réalité, remportèrent après un siège mémorable de la ville de Paris. Bilan : 139 000 morts du côté français, contre 45 000 du côté prussien ; 143 000 blessés chez les français, contre 90 000 chez les prussiens – outre la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, et le paiement d’une indemnité de guerre de cinq milliards de francs-or.

Les combats ont à peine cessé aux portes de Paris, fin janvier 1871, que naît, au milieu du mois de mars, suite à des affrontements survenus entre gardes nationaux et armée régulière – lors de la récupération des canons détenus dans la capitale –, la « Commune de Paris », une entité à la fois politique et sociale opposant les parisiens au gouvernement républicain, replié à Versailles, sous la direction d’Adol­phe Thiers (1797-1877). L’emblème de la Commune est, curieusement, un triangle dans lequel s’inscrivent, outre les mots de la devise républicaine, une tête de femme et trois points aux trois sommets.

Faits principaux et dates majeures à retenir :

• En 1871, la France compte un peu plus de 36 millions d’habitants dont un peu moins de deux millions vivent dans les limites de Paris. Les francs-maçons français sont au nombre de 24 000 dont 5 à 6 000 se disent parisiens – les frères de Paris sont pour la plupart « communards », ou « fédérés », tandis que ceux de la province se montrent foncièrement indifférents.

• Le 27 mars est constitué, par des élections populaires, un Comité de la Commune de Paris. Trois principes vont guider ses membres : la référence à la République de 1793, l’amélioration des conditions de vie des citoyens, l’autonomie communale et fédérale. Selon un manifeste du Comité : « La Commune est la base de tout État politique, comme la famille est l’embryon des sociétés. L’autonomie de la Commune garantit au citoyen la liberté, l’ordre à la cité, et la fédération de toutes les communes augmente par réciprocité, la force, la richesse, les débouchés et les ressources de chacune d’elles, en la faisant profiter des efforts de toutes. » 

Le drapeau rouge est adopté, alors même qu’il est décidé de démolir la colonne Vendôme, « monument de la barbarie, symbole de la force brute et, de la fausse gloire ».

• Le 2 avril, début de la guerre civile. Les Versaillais occupent la majeure partie des communes entourant la capitale ; une contre-offensive est menée le lendemain par les communards. Les forces en présence sont d’environ 100 000 hommes chez les Versaillais, de 10 à 40 000, seulement, chez les parisiens – tous les hommes majeurs sont incorporables dans la Garde nationale.

• Le 7 avril, une loge de Belleville, Les Disciples du Progrès, organise une réunion qui conduit à la diffusion d’un Manifeste de la Franc-Maçonnerie à des milliers d’exemplaires. Celui-ci, faisant référence aux valeurs promues par l’Ordre, appelle à l’arrêt des combats et à la réconciliation nationale. 

En présence des événements douloureux devant lesquels la France tout entière gémit, est-il écrit, en présence de ce sang précieux qui coule par torrents, la Maçonnerie, qui représente les idées d’humanité et qui les a répandues dans le monde, vient encore une fois affirmer devant vous, gouvernement et membres de l’Assemblée, devant vous, membres de la Commune, les grands principes qui sont sa loi et qui doivent être la loi de tout homme ayant un cœur. […] Nous ne venons pas vous dicter un programme : nous nous en rapportons à votre sagesse ; nous vous disons simplement : 

« Arrêtez l’effusion de sang précieux qui coule des deux côtés, et posez les bases d’une paix définitive qui soit l’aurore d’un avenir nouveau ».

• Le 11 avril, une délégation de francs-maçons parisiens se rend à Versailles, porteuse du manifeste. Elle y est reçue par Jules Simon, seul franc-maçon du gouvernement Thiers – qui n’a qu’une seule exigence à formuler : la soumission immédiate des insurgés.

• Le 22 avril, deux délégations de francs-maçons et de membres de la Ligue d’Union Républicaine pour les droits de Paris se rendent auprès du président Thiers en vue d’obtenir un armistice ainsi que la reconnaissance de franchises municipales particulières. Celui-ci oppose une fin de non recevoir à toutes les requêtes qui lui sont présentées.

• Le 26 avril, les membres de la Commune reçoivent solennellement une délégation de francs-maçons venue leur annoncer que tous les moyens de conciliation avec le gouvernement de Versailles ayant été épuisés, « la Franc-Maçonnerie a résolu de planter ses bannières sur les remparts de Paris » et que si une seule balle venait à les toucher, « les francs-maçons marcheraient d’un même élan contre l’ennemi ». Une délégation de la Commune a reconduit la députation maçonnique jusqu’à la rue Cadet, acclamée sur son passage par une foule enthousiaste.

• Le 29 avril est un grand jour de manifestation publique pour la Commune et les francs-maçons de Paris. C’est ce qui ressort de la lecture du Journal Officiel de la Commune du lendemain. A neuf heures du matin, une députation des membres de la Commune quitte l’Hôtel de ville, musique en tête pour se diriger vers le Louvre. Elle y accueille une délégation de francs-maçons avec laquelle elle revient à son point de départ. La garde nationale fait une haie d’honneur ; la statue de la République, ceinte d’une écharpe rouge, est entourée de trophées de drapeaux de la Commune ; les bannières des loges maçonniques parisiennes sont déployées.

« Dès que la cour est pleine, précise le Journal Officiel, les cris « Vive la Commune ! Vive la Franc-Maçonnerie ! Vive la République universelle ! » se font entendre de tous les côtés. »

Suite à plusieurs discours de circonstance portant sur la fraternité, la concorde et la paix, un cortège de francs-maçons et de communards se forme, vers onze heures, et se met en marche vers l’Arc de triomphe. On y dénombre une soixantaine de bannières de loge, que précède celle du Globe de Vincennes, de couleur blanche, portant la mention « Aimons-nous les uns les autres ». Le nombre des francs-maçons – auxquels se sont joints des membres du Compagnonnage – sera évalué par la presse parisienne à une dizaine de milliers de personnes. 

« Une délégation, composée de tous les Vénérables, rapporte celle-ci, accompagnée de leurs bannières respectives s’avance par l’avenue de la Grande-Armée. Les bannières sont plantées sur les remparts aux postes les plus dangereux. Enfin, vers 5 heures 30 minutes [soito: 17 h 30], le feu cesse du côté des Versaillais. On parlemente et trois délégués de la Franc-Maçonnerie se rendent à Versailles... »

Reçus « entre deux portes » par Adolphe Thiers, qui vient juste d’éconduire une délégation de conciliation venue de Lyon, les délégués francs-maçons s’entendront dire que les combats se poursuivront jusqu’au dépôt de toutes les armes parisiennes.

Relatant le 1er mai, dans Le Cri du Peuple, la journée du 29 avril, Jules Vallès, communard et franc-maçon, fera ce commentaire : « En sortant de ses ateliers mystiques pour porter sur la place publique son étendard de paix, qui défie la force, en affirmant en plein soleil les idées dont elle gardait les symboles dans l’ombre depuis des siècles, la Franc-Maçonnerie a réuni au nom de la fraternité la bourgeoisie laborieuse et le prolétariat héroïque. Merci à elle. Elle a bien mérité de la République et de la Révolution… »

• Mais les bannières maçonniques ne sont pas suffisantes pour mettre fin à la lutte fratricide qui s’est engagée entre les communards et les Versaillais. Une délégation de francs-maçons constate d’ailleurs, dès le 2 mai, que plusieurs d’entre elles ont été atteintes et endommagées par des projectiles. Certaines sont laissées sur place, d’autres déplacées ; plusieurs, encore, sont tout simplement retirées des remparts parisiens. Les francs-maçons et leurs frères Compagnons fédérés publient alors un nouveau manifeste à l’intention de « tous ceux qui les connaissent », dans lequel ils affirment :

Frères en Maçonnerie, et Frères Compagnons, nous n’avons plus à prendre d’autre résolution que celle de combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit. Armons-nous pour la défense ! Sauvons Paris ! […] Agissez de concert, toutes les villes ensemble, en vous jetant au-devant des soldats qui combattent bien malgré eux pour la plus mauvaise cause, celle qui ne représente que des intérêts égoïstes, et entrainez-les à servir la cause de la justice et du droit. Sauvons la France ! Sauvons l’humanité ! Paris, à la tête du progrès humain, dans une crise suprême, fait son appel à la Maçonnerie universelle, aux compagnons de toutes les corporations ; il crie : « A moi les enfants de la veuve ! »

• Malgré la publication d’autres manifestes, destinés « à leurs frères de France et du monde entier », malgré la création avec les Compagnons de Paris d’une « Fédération » appelée à s’impliquer dans les combats, les francs-maçons parisiens ne sont pas en mesure de modifier le cours de l’Histoire. Le 21 mai, les troupes versaillaises entrent dans Paris. Bombardements, incendies et massacres marquent à jamais une semaine que l’on qualifiera de « sanglante » – mettant fin aux aspirations de la Commune. On dénombre 5 à 6 000 tués du côté des communards, 877 chez les Versaillais. 10o000 parisiens seront déférés devant les tribunaux militaires ; 93 d’entre eux seront condamnés à mort, 251 aux travaux forcés et 4 600 déportés.

Jugement critique d’un écrivain contemporain sur la Commune de Paris : « Dépourvue d’idées neuves, de valeurs fondatrices et de dirigeants d’envergure, elle n’a jamais été en mesure de précipiter l’enfantement d’un mon­de nouveau. » On peut mettre en doute cette affirmation, mais on ne peut avoir la moindre interrogation quant au rôle qu’a pu jouer la Franc-Maçonnerie dans son déroulement. Ni le Grand Orient de France, ni le Suprême Conseil de France (écossais) ne se sont impliqués formellement d’une façon ou d’une autre. Et ce n’est qu’à titre individuel, en leur âme et cons­cience, que des francs-maçons – fort nombreux, il est vrai – se sont ouvertement déclarés « fédérés » et ont combattu sur les remparts de Paris ; l’indifférence la plus totale prévalant dans les loges de province. Ce qui a fait dire (le 1er août 1871) au frère Léonide Babaud-Laribière, grand maître du Grand Orient : 

La Maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a ensanglanté l’Univers, en couvrant Paris de sang et de ruines. […] Il n’y a aucune solidarité possible entre ses doctrines et celles de la Commune. […] Et si quelques hommes indignes du nom de Maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés.

Nota - Il est toutefois à remarquer que le siège du Grand Orient de France a été, au cours des derniers combats de la Commune, transformé en « ambulance » au profit des blessés, tant communards que réguliers. Ont alors été détruits : le palais des Tuileries, le palais d’Orsay, une partie du palais royal ainsi que l’hôtel de ville. 


• Voir : Les Francs-Maçons et la Commune de Paris (Anonyme, 1871). Les francs-maçons et la Commune de Paris (Anonyme, Humanisme n°85, 1971). L’Encyclopédie de la Franc-Maçonnerie (Collectif, La Pochotèque, 2000). La Commune de Paris - Mars-Juin 1871 (André Combes, Éditions Dervy, 2014).

 © Guy Chassagnard - Tous droits réservés - chassagnard@orange.fr

©  Guy  Chassagnard  2016