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Comment Léo Taxil est-il devenu le roi de l’Imposture ?


L’information a été publiée en page trois du Figaro daté du 20 avril 1897, sous la signature de Julien de Narfon et le titre : « Léo Taxil, dévoilé par lui-même. » En voici la teneur :

Vous n’avez pas l’air de vous douter que vous êtes une immonde fripouille !

Cette interruption, absolument dénuée d’amabilité sinon de vérité, est la première qui ait coupé, hier soir, à la salle de la Société de géographie, les fort instructives déclarations de M. Léo Taxil. Il m’a bien semblé, d’ailleurs, qu’elle répondait assez exactement aux sentiments de l’auditoire, en dehors des rares amis – peu dégoûtés – dont l’orateur avait composé sa claque.

Mais M. Léo Taxil ne paraissait pas le moins du monde se rendre compte de l’impression d’écœurement qu’il produisait sur une assemblée où les libres penseurs étaient cependant aussi nombreux que les catholiques. Et pendant près de deux heures il s’est vanté, le sourire aux lèvres, d’avoir joué, pendant les douze années qu’il vient de passer « sous la bannière de l’Église », la comédie de la conversion, et d’avoir mystifié sans mesure les catholiques, les prêtres, les évêques, les cardinaux et le Pape lui-même. Peut-être a-t-il fait toutefois moins de dupes qu’il ne se l’imagine.

M. Léo Taxil a résumé en trois mots ce qu’il appelle « la plus colossale mystification des temps modernes » ; « Ma conversion au catholicisme a d’abord été un simple bateau. La collaboration de mon compère le docteur Bataille en a fait une escadre. Enfin, elle est devenue une véritable flotte grâce à Diana Vaughan. » Diana Vaughan a joué effectivement le rôle principal dans la grande mystification dont il se flatte aujourd’hui. Ce rôle était celui d’une ex-luciférienne convertie au catholicisme, et dont les abracadabrantes révélations sur les mystères du Palladisme et de la franc-maçonnerie étonnent depuis plusieurs années le monde religieux. Naturellement, toutes ces prétendues révélations émanaient de Léo Taxil en personne, dont le but, avoué aujourd’hui, était de gagner le plus d’argent possible en exploitant la crédulité des catholiques. Mais tout finit, et l’on s’est aperçu un beau jour que Diana Vaughan était un mythe et Léo Taxil un simple farceur. On le lui a dit sur tous les tons. C’est alors qu’il s’est décidé à brûler ses vaisseaux, j’allais dire ses bateaux.


Il est douteux que les francs-maçons tuent le veau gras en l’honneur de ce singulier transfuge. Hier soir, il a été hué dans les grands prix. Mais le clergé, qui trop facilement lui ouvrit ses bras, fera bien de se montrer à l’avenir moins crédule et moins confiant. C’est la seule moralité à tirer de l’aventure. 


C’est par cet article de journal que s’est achevée, en 1897, la plus insolite des escroqueries morales, ayant fait de son auteur, un certain Léo Taxil, le roi des imposteurs et des bouffons. Marie Joseph Gabriel Antoine Jogand-Pagès (identité réelle de Léo Taxil) est né à Marseille en 1854 au sein d’une famille bourgeoise, à la fois royaliste et catholique. Suite à une fugue, il doit subir l’éducation prodiguée par les jésuites aux enfants récalcitrants. Parvenu à l’âge adulte, il se fait journaliste et républicain avant de s’exiler temporairement en Suisse – pour échapper à une condamnation pour délit de presse – et de s’installer finalement dans la capitale, après avoir fait un détour par Montpellier. 


Déjà, celui qui a changé de nom pour ne pas faire honte à sa famille, collectionne les « fumisteries ». A Marseille il a jeté la panique dans le Vieux Port avec l’annonce d’une invasion de requins. A Genève, il a fait croire à la « merveilleuse découverte » d’une ville sous-lacustre datant de l’époque romaine au fond du lac Léman. Devenu parisien, il s’engage en 1878, dans la lutte anticléricale, ouvre une librairie et crée un journal au titre évocateur : L’Anti-Clérical. Débute alors la parution de la première des livraisons d’une œuvre intitulée A bas la Calotte, dont le tirage dépassera les 100 000 exemplai­res. A la fois auteur et éditeur de ses propres ouvrages Léo Taxil multiplie les titres : Les Soutanes grotesques, La Chasse aux corbeaux, Le Fils du jésuite, Les Jocrisses de sacristie (1879)o; Les Bêtises sacrées, Les Friponneries religieuses, Plus de Cafards, La Clique noire, Calotte et Calotins (1880) ; Les Borgia, Les Amours secrètes de Pie IX, La Marseillaise anticléricale (1881) ; Les Pornographes sacrés, La Bible amusante, Un pape femelle (1882) ; Les Crimes du haut-clergé, La Prostitu­tion contemporaine, Les Livres secrets de confesseurs, Pie IX devant l’histoire (1883) ; Les Maîtresses du pape, Jeanne d’Arc - victime des prêtres (1884). La liste des ouvrages anticléricaux de Léo Taxil, ici rapportée, est loin d’être exhaustive.

 

Dans ses écrits, l’auteur fait preuve d’une imagination débordante qu’il allie avec aisance aux faits réels ; tandis que l’éditeur tire le meilleur parti de tout ce qui peut se vendre, y compris des affiches et des cartes postales. Ainsi, Les Amours secrètes de Pie IX paraissent d’abord en feuilleton dans le Midi Républicain de Montpellier avant d’être proposées à la vente en deux volumes reliés..., avec en supplément les plaidoiries prononcées lors d’un procès en diffamation. 1884 marque, toutefois, la fin de l’anticléricalisme viscéral de Léo Taxil. Ses affaires périclitent, ses dettes augmentent, ses amendes pour délits de presse ou diffamation se multiplient. Il doit même fermer sa Librairie Anti-Cléricale ; et penser à de nouveaux projets littéraires. Pourquoi ne pas demander le pardon de l’Église et s’en prendre à la Franc-Maçonnerie ? D’autant que le pape Léon XIII vient juste de promulguer son encyclique Humanum Genus, qui con­damne le relativisme philosophique et les pratiques maçonniques.


Léo Taxil, ainsi qu’il le reconnaît lui-même dans Les Frères trois-points – « une œuvre de défense religieuse et sociale » – a été initié en février 1881 à la Loge Le Temple des Amis de l’Honneur français, alors qu’il pensait posséder toutes les qualités du bon maçon. Mais à peine est-il doté du tablier d’apprenti qu’il se trouve en conflit ouvert avec ses frères du Grand Orient de France. Ne décide-t-il pas, en effet, de participer à l’inauguration, en avril, d’un nouvel atelier implanté à Narbonne, et d’y présenter sans la moindre autorisation une planche personnelle. Rappelé à l’ordre, il transforme sa planche en conférence publique, avant de se présenter localement, sans succès, aux élections législatives. Dans le même temps, il assure la rédaction en chef d’un journal de Montpellier, Le Midi Républicain – bientôt impliqué dans une affaire de publication de lettres de soutien de MM. Victor Hugo et Louis Blanc. 


Bref, Léo Taxil doit répondre aux multiples questions d’un comité spécial d’enquête portant à la fois sur sa vie maçonnique et ses activités profanes; on lui reproche entre autres choses des interventions intempestives en loge, et des graffiti dans le cabinet de réflexion… 


En octobre 1881, la loge Le Temple des Amis de l’Honneur français prononce son exclusion définitive pour son manque d’assiduité – il n’a participé en tout et pour tout qu’à trois tenues –, et pour ses contrefaçons littéraires.


Se déclarant ouvertement catholique repenti, défenseur de la foi et ennemi de Satan, Léo Taxil entreprend en 1886 sa seconde campagne d’édition, celle-ci antimaçonnique ; qui inclut notamment sous forme de fas­- ci­cules ou de livres reliés : Les Frères trois-points, Le Culte du Grand Architecte, Les Sœurs maçonnes, Le Vatican et les francs-maçons (1886) ; Les Mystères de la Franc-Maçonnerie dévoilés, Les Confessions d’un ex-libre penseur (1887) ; La France maçonnique - Liste alphabétique des francs-maçons (1888) ; Les Admirateurs de la lune à l’orient de Marseille (1889) ; Les Assassinats maçon­niques (1890) ; Y a-t-il des femmes dans la Franc-Maçonnerie (1891) ; Pie IX franc-maçon ? (1892) ; Les Admirateurs de la lune à l’orient de Marseille, La Corruption fin de siècle (1894) ; Le Diable au XIXe siècle - la Franc-Maçonnerie luciférienne (1892-1895) ; Le Diable et la Révolution (1895).


La technique littéraire de Léo Taxil demeure la même, dans tous ses ouvrages : mélanger dans l’écrit les reproductions de documents et les interprétations personnelles d’une manière inventive telle que les faits les plus saugrenus deviennent réalité. Ainsi, le frère Albert Pike, souverain grand commandeur du Suprême Conseil des États-Unis, juridiction sud, devient-il « Souverain Pontife de la Franc-Maçonnerie universelle » ; un pontife si « souverain » qu’il est capable de faire apparaître le Diable dans les salons de Charleston (Caroline du sud) ou de Washington, DC, tous les vendredis après-midi...


La publication, en 1886, de l’ouvrage Y a-t-il des femmes dans la Franc-Maçonnerie marque l’entrée en scène de Sophie Walder l’arrière-grand-mère de l’Ante-Christ ; celle, de 1892 à 1895, des 1 900 pages du Diable au XIXe siècle, de sa rivalité avec Diana Vaughan, grande prêtresse repentie du Palladium, l’ordre le plus secret et le plus élevé de la Franc-Maçonnerie. En 1895, paraissent les trois numéros d’un périodique intitulé Le Palladium régénéré et libre, suivis par les opuscules de Miss Diana Vaughan - Mémoires d’une ex-palladiste. La même année, Miss Diana compose un petit ouvrage de piété, La Neuvaine eucharistique, dont elle envoie un exemplaire à Léon XIII. En 1896, l’ancienne palladiste – qui s’est retirée dans un couvent… – publie Le 33e Crispi, un ouvrage de 500 pages consacré aux secrets de la Franc-Maçonnerie italienne. 

En 1897 est annoncée une intervention publique à Paris de Diana Vaughan, mais c’est Léo Taxil qui paraît, à seule fin de révéler à un auditoire composé de journalistes et d’ecclésiastiques qu’il a passé près de vingt années à abuser de la confiance et de la crédulité de l’Église et des francs-maçons. Il se reconnaît, en imposteur repenti, coupable d’infanticide, attendu qu’il vient de tuer le Palladisme – Diana Vaughan n’ayant jamais été qu’une modeste dactylographe. Suit, pour celui que la presse internationale élève désormais au rang de roi des fumistes, des canulars et de l’imposture, une vie retirée et obscure. Léo Taxil terminera ainsi sa vie, dit-on, à Sceaux en correcteur d’imprimerie, publiant pour dernières œuvres littéraires : Le Journal d’un Valet de chambre (1901) ; L’Amant des veuves (1902) ; L’Art de bien acheter (1904) ; La bonne Cuisine dans la famille (1905).

Calomniez, calomniez !… Il en restera toujours quelque chose !… L’axiome trouve avec Léo Taxil une parfaite légitimité. Malgré ses révélations, est paru, en… 2002, un ouvrage – signé Athirsata, mais collectif – prouvant, avec force détails, qu’il a bien existé au XIXe siècle une Diana Vaughan, née d’un père américain et d’une mère cévenole, grande prêtresse du Palladium, avant de se convertir au catholicisme et de disparaître dans des conditions demeurées mystérieuses.

Nota - Léo Taxil a publié ses œuvres sous des noms d’emprunt divers, tels que : Paul de Regis, Aldophe Ricoux, Prosper Manin, Diana Vaughan, Docteur Bataille et Jeanne Savarin.


• Voir : L’Affaire Diane Vaughan - Léo Taxil au scanner (Athirsata, 2002). Léo Taxil, vrai Fumiste et Faux Frère (Bernard Murac­ciole, Éditions ma­çonniques de France, 1998). Satan franc-maçon (Eugène Weber, Éditions Julliard, 1964). Léo Taxil, Diana Vaughan et l’´Église romaine (Henry-Charles Lea, 1901). Révélations complètes sur la Franc-Maçonnerie (Léo Taxil, 1886).

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