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Quand les Élus Parfaits s'en vinrent-ils à Bordeaux ?


Si les historiens maçonniques se sont souvent complu à rela­ter l’existence et les activités des loges de Bordeaux, Anglaise (1732), Fran­çaise (1740) ou de L’Amitié (1746), ils ont souvent laissé dans l’ombre un atelier qui mérite à plus d’un titre d’être con­nu. Nous voulons parler de la Lo­ge des Élus Parfaits – la première, ou à tout le moins l’une des premières loges « écossaises » de France – dont il fut ques­tion dans les rituels établis, en 1783, par Henry An­drew Franc­ken, chargé par Étienne Morin de jeter les bases écrites de l’Or­dre des Souverains Princes du Royal Secret.

On trouve, en effet, dans l’« instruction » du vingtième degré de ce que l’on a souvent appelé – à tort – le Rite de Perfection cette question suivie de sa ré­ponse :


Question. - Comment la Maçonnerie devint-elle en vogue en France ?

Réponse. - Un gentilhomme écossais vint en France et résida longtemps à Bordeaux. Il y fonda une loge et, avec certains membres de cet­te loge, il établit une Loge de perfection en l’année 1744 [en fait 1745], avec l’assistance d’un gentilhomme français qu’enchantaient les de­grés de la Ma­çonnerie. Cette loge exista toujours, de la manière la plus splen­dide, réunissant des hommes de qualité. Elle se tient dans la rue Neuve…


Du fondateur des Élus Parfaits, il devait être encore question dans la Circulaire aux deux Hémisphères de décembre 1802, an­non­çant au monde maçonnique la création d’un « Rit », sans nom, à trente degrés supérieurs, mais sans aucune précision concernant son identité :

D’après celles de nos archives qui sont authentiques, nous som­mes informés de la constitution des degrés sublimes et inef­fa­bles de la Maçonnerie en Écosse, en France et en Prusse sitôt après les croisades. Mais à la suite de circonstances de nous in­con­nues, après l’an 4648, ils tombèrent dans l’ou­bli jus­qu’en 5744, lorsqu’un gentilhomme d’Écosse vint visiter la France et rétablit la Loge de perfection de Bor­deaux.

Le registre originel des activités des Élus Parfaits a depuis longtemps été perdu ; mais de multiples correspondances nous permettent de percevoir quel a été leur rayonnement. Par eux ont été constituées diverses loges écos­saises, tant en France qu’aux Antilles ; par eux a été créé un véritable courant écossais universel. 

Leurs premiers statuts, datés de 1745 – toujours existants –, fixent les droits et les devoirs d’une Franc-Maçonnerie qui se veut supérieure à toute autre :

• Nul ne sera reçu dans l’Ordre qu’il n’ait promis et juré un attachement inviolable pour la Religion, le Roi et les Mœurs.

• Tout brocanteur en incrédulité, qui aura parlé contre les sacrés Dogmes de l’ancienne foi des Croisés, sera exclu à ja­mais de l’Ordre ; à moins qu’il n’abjure, et qu’il ne fasse une réfutation de ses ouvrages.

• Tout homme qui place la souveraine facilité à boire, manger, et dormir, et la Perfection de l’esprit à jouer, chasser, badiner, savoir l’histoire des toilettes, parler le langage des ruel­les et ne lire que des ou­vrages frivoles, est incapable d’entrer dans l’Ordre.

• Tout savant qu’on recevra dans l’Ordre sera tenu de promettre qu’il préférera, à l’avenir, le plaisir de savoir à l’envie de briller, qu’il tâchera d’avoir le beau dans la tête et le bon dans le cœur, et qu’il ne montrera jamais l’un que pour faire ai­mer l’autre.

Dès leur apparition en loge, les Élus Parfaits se doivent d’être titulaires d’une dizaine de grades, savoir :

1 - 2 - 3 - Apprenti, Compagnon et Maître,

4 - Maître Secret,

5 - Maître Parfait,

6 - Secrétaire Intime, ou Maître par Curiosité,

7 - Prévôt et Juge, ou Maître Irlandais,

8 - Intendant des Bâtiments, ou Maître Anglais,

9 - Maître Élu,

10 - Maître Élu Parfait ou Grand Écossais.

Quand Étienne Morin, le fondateur de la loge, quittera en 1762 la France pour s’établir sur l’île de Saint-Domingue, la Maçonnerie dite de Perfection dis­po­­sera de quatre autres grades, ceux d’Illustre Élu, de Sublime Chevalier Élu, de Maître Architecte et de Royal Arche. L’intégration du Maître Architecte chez les Élus Parfaits est révélatrice des acquisitions de grades au siècle des Lumières... Dans une lettre datée de 1753, la Loge de La Parfaite Union de Fort Saint-Pierre de la Martinique annonce la venue à Bordeaux d’un frère Pechagut chargé d’établir en son sein « un atelier d’Architectureo» ; et les Élus Parfaits pourront bientôt s’enorgueillir d’être aussi Maîtres Architectes.

En 1750, les Élus Parfaits de Bordeaux essaiment à Toulouse où ils créent une Parfaite Loge d’Écosse. L’année suivante s’établit à Marseille une Loge Saint Jean d’Écosse dont on ne sait quels liens elle a pu entretenir avec sa « Respectable Mère Loge de Bordeaux ». En 1756 enfin, les Élus Parfaits de Bor­deaux parrainent à distance l’implantation d’une Parfaite Loge d’Écosse à la Nouvelle Orléans.

On ignore, faute de documents, quand disparaîtront les Élus Parfaits de Bordeaux. La dernière manifestation de leurs activités est la visite d’un des leurs à la Nouvelle Orléans en 1764, porteur de constitutions délivrées… avant la guerre de sept ans (1756-1763).


• Voir : Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - J.P. Bertrand, 2008). Lire aussi les documents de la Collection Sharp détenus par le Suprême Conseil des États-Unis, Juridiction Nord (Boston).

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