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Comment le Grand Architecte de l’Univers est-il entré dans le temple ?


Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont était faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

Depuis Adam, symbole de l’homme et de la vie terres­tre, les êtres humains se sont placés sous la protection d’un Créateur suprême, d’une Force venue d’ailleurs, d’un Souffle issu de l’inconnu. Ils lui ont donné le nom de Râ chez les égyptiens, de Zeus chez les grecs, de Jupiter chez les latins, de Brahma chez les indiens, de Dieu le Père chez les chrétiens, d’Allah enfin chez les musulmans. Seuls les juifs se sont refusés à le nommer pour se conformer au troisième commandement reçu par Moïse, car  : « Tu n’invoqueras pas en vain le nom de ton Dieu l’Éternel  (Exode 20. 7). » D’où le Tétragramme « Y H W H », constitué de quatre con­sonnes hébraïques – qui se lisent mais ne peuvent se prononcer. 

Et le Grand Architecte de l’Univers des francs-maçons dans tout cela ? Il n’est pas aussi mystérieux qu’on le croit généralement. Pourtant, longtemps les tailleurs de pierre et les bâtisseurs, auxquels les maçons spéculatifs se réfèrent aujourd’hui, s’en sont tenus au culte des divinités de leur temps et de leur terre. Rappelons pour mémoire qu’à l’époque du Regius, document manuscrit remontant à l’an 1390, on tenait aux fa­veurs de « No­tre Seigneur » ; on rendait hommage au «oDieu tout-puissant » ; on vénérait aussi les « Quatre Saints Mar­tyrs ». 

A l’heure des Statuts de Ratisbonne (1459/1498), il était important de placer les activités de la Confrérie des tailleurs de pierre et des maçons allemands sous la protection, tout à la fois, de Dieu le Père, du Fils, du Saint-Esprit, de Sainte Marie et de « leurs bienheureux serviteurs les quatre Saints Couronnés ». De même, les auteurs du Manuscrit écossais dit Dum­fries, établi en 1710 à la Loge écossaise de Kil­win­ning, se réclamaient-ils du « Père Tout-Puissant, avec la sagesse du glorieux Jésus et par la grâce du Saint-Esprit, qui sont trois person­nes en un seul Dieu ».

Bien que longtemps ignoré, tant des tailleurs de pierre que des maçons, opératifs ou spéculatifs, le concept du « Grand Architecte de l’Univers » est pourtant fort ancien. On en trouve la révélation dans les écrits de Marcus Tullius Cicero (-106 :43). L’homme d’état et de pensée latin s’entretient avec Caïus Velleius, tribun du peuple et épicurien, qui lui déclare : 

Je ne vais pas vous faire entendre des contes frivoles. Vous dire qu’il y a un Dieu, qui est l’ouvrier et l’Ar­chi­tecte du Monde, suivant le Timée de Platon. Que nous devons reconnaître cette vieille devineresse, qui a été inaugurée par les Stoïciens, et qu’on peut appeler Providence. Que le monde lui-même est Dieu, qu’il est animé, pensif, rond, igné, mobile… 

Plus loin, dans son ouvrage, Cicéron intervient à nouveau sur le principe d’un Être suprême dont l’intelligence ordonnerait l’univers :

Quoi de plus manifeste et de plus clair, quand nous avons porté nos regards vers le ciel et contemplé les corps célestes que l’existence d’une divinité d’intelligence absolument supérieure qui règle leurs mouvements ? Non seulement la demeure céleste et divine a un habitant, mais celui qui l’habite exerce sur le monde une action directrice, il est en quelque sorte « l’Archi­tecte » d’un si grand ouvrage et il veille à son entretien.

S’il n’est pas directement question, dans les Ancien et Nouveau Testaments, du Grand Architecte de l’Univers, on se doit d’admettre qu’il est, d’une certaine façon, bien pré­sent dans l’« Épître aux Hébreux » (11. 9-10) , où il est clairement affirmé que :

C’est par la foi qu’il [Abraham] vint s’établir dans la terre promise comme dans une terre étrangère… Car il attendait la cité aux solides fondements, celle dont Dieu est l’architecte et le cons­tructeur.

Il faut donc admettre que le Grand Architecte a traversé les âges, bien que demeurant longtemps dans l’ombre du Dieu tout-puissant ; mais sans être totalement absent. Nous en voulons pour preuve cette enluminure datant du XIIIe siècle, figurant dans le Codex Vindobonensis 2554 – Bible moralisée de la Biblio­thèque nationale d’Autri­che. Il s’agit bien du Dieu dont il est fait référence dans l’« Épître aux Hébreux », qui tient dans sa main gauche l’univers (contenu dans un cercle) et dans sa main droite un compas à pointes sèches, avec lequel il est à même de créer, jauger et édifier. En leurs premières pages d’archives historiques, les Constitutions des Francs-Maçons, de James Ander­son, stipulent par ailleurs que lors de l’admission de nouveaux frères, on racon­tera à ceux-ci que :

Adam, notre premier Parent, créé à l’image de Dieu, le Grand Architecte de l’Univers, dut avoir les sciences libérales, particulièrement la Géométrie, écrites sur son cœur ; car même depuis la Chute, nous en trouvons les principes dans le cœur de ses descendants, lesquels principes, dans le cours des temps, ont été rassemblés en une méthode commode de propositions… 

Ainsi est officialisée, en 1723, l’existence du Grand Archi­tecte de l’Univers dans la Maçonnerie spéculative. Dès 1745, en France, la cause du Grand Architecte de l’Univers est définitivement entendue. Les Grands Élus Par­faits de la première  Loge écossaise que fonde, à Bor­deaux, le frère Étienne Morin (1717-1771), établissent leurs statuts et règlements généraux qu’ils font précéder d’une dédi­cace :

Au nom du Grand Architecte de l’Univers ; et sous l’autorité et le bon plaisir de son Altesse sérénissime, très haut et très puissant noble seigneur, Louis de Bour­bon, comte de Clermont, prince du sang ; élu très respectable chef et grand maître des Loges en France de l’Or­dre de Saint-Jean de Jérusalem des Freys-Maçons.

Les Loges symboliques et les ateliers supérieurs prennent désormais l’habitude de faire figurer en tête de leurs documents le Grand Archi­tecte, l’Ordre ou son chef ainsi que l’orient de leurs activités :


A la gloire du Grand Architecte de l’Univers, 

Au nom et sous les auspices du Sérénissime Grand Maître, 

D’un lieu éclairé où règnent l’union, le silence et la clarté…


Pendant plus d’un siècle, le Grand Architecte de l’Univers demeurera dans le temple maçonnique ; où il sera Dieu. Comme le souligne cet extrait d’un discours d’installation de la Loge des Enfants de la Paix, dans le village de Vizac, en Quercy (17 février 1789) :

Je les vois les « Enfants de la Paix », rassemblés dans ce temple auguste, se forcer à l’envie de dresser des autels et élever des trophées à cette fille du ciel [la Paix]. Je dis «ofille du ciel » et y ajoute « don du ciel» car en effet quel plus précieux présent pourrait nous faire le Tout-Puis­sant ; la paix du cœur n’est-elle pas la récompense de la sa­gesse, la sagesse celle de la vertu et la vertu celle de la justice. 

Puisque donc, Grand Architecte de l’Univers, tu veux bien nous favoriser de cet attribut céleste, préside et achève le grand œuvre de cette journée, entretiens la paix, l’union et la concorde dans cette assemblée, protège, propage et éclaire cet atelier naissant…

La Grande Loge Unie d’Angleterre, née en 1813 de la fusion des Grandes Loges des Anciens et des Modernes, le Grand Orient de France, en sa Constitution de 1849, associeront dans un même concept spirituel Dieu et le Grand Architecte. Mais les débuts de la troisième République, née de la défaite de Sedan et de la chute du second Empire, marqueront une évolution dans la conception du Grand Architecte de l’Univers au sein de l’Ordre maçonnique – français, s’entend. Tandis que les monarchistes, bonapartistes et républicains s’affronteront pour l’instauration d’un nouveau régime politique et social, les francs-maçons du Grand Orient de France, pour beaucoup républicains et libres penseurs, décideront se libérer de la tutelle de l’Église.

En 1877, le Grand Orient de France deviendra adogmatique. En 1905 aura lieu la rupture de l’État et de l’Église. Et pour beaucoup de francs-maçons, le Grand Architecte de l’Univers ne sera plus considéré que comme un concept ésotérique. D’où cette réflexion d’Alain Pozarnik :

L’invocation [au Grand Archi­tecte de l’Univers] n’est pas une prière, mais une prise de conscience d’un ordre universel en concordance avec la vie intérieure. L’initié n’implore pas mais découvre l’existence d’un plan supérieur, […] il découvre les grandes lois de la création et, humblement, en rend grâce.


• Voir : Les Officiers de la Loge maçonnique (Guy Chassagnard, Éditions Alphée - J.P. Bertrand, 2010). Mystères et actions du rituel d’ouverture en loge maçonnique (Alain Pozarnik, Éditions Dervy, 1991). La Sainte Bible (Traduction Louis Segond, 1910). Le Livre des Constitutions des Francs-Maçons (James Anderson, 1723). La nature des Dieux (Cicéron, 45 av. J.-C.).

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