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Qu'est-ce qu'une Loge maçonnique ?


Un coup d’œil au dictionnaire de langue française donne pour réponses :

1. - Construction rudimentaire servant d’abri. Local de faibles dimensions dans lequel s’enferme ou est enfermé une personne ou un animal.

2. - Galerie aménagée à l’un des étages d’un édifice, formée de colonnes supportant des arcades et ouverte sur l’extérieur.

3. - Ensemble des spectateurs qui occupent les lo­ges.

4. - Petite pièce aménagée dans les coulisses d’une salle de spectacle, où un acteur ou une actrice peut notamment se préparer au spectacle, se reposer, s’habiller.

5. - Chacune des cellules faisant office d’atelier où les élèves des Beaux-Arts, les candidats au grand prix de Rome, s’enferment pour concourir.

Pour le frère Émile Littré, qui a laissé son nom à un dictionnaire, il s’agit avant tout d’« une petite hutte faite à la hâte ». Mais aucun dictionnaire ne fait état, à notre con­naissance, de la fonction première de la Loge dans le monde maçonnique. Il faut pour s’en rendre compte, se reporter aux Anciens Devoirs, voire même à des textes plus anciens ; ainsi peut-on lire dans les Ordonnances d’York, datant de 1370 : 

De la Saint-Michel jusqu’au premier dimanche de Carême, ils [les maçons] se rendront chaque matin de la semaine à leur travail dans la loge qui est disposée pour le travail des maçons dans l’enceinte qui se trouve à côté de ladite église ; et ils devront y être dès qu’il fera suffisamment jour pour y voir clair et travailler. 

Dans le même texte, il est encore spécifié : « Mais à aucune époque de l’année il ne leur sera permis, à l’heure du dîner, de rester trop longtemps éloignés de l’ouvrage qui les attend à ladite loge ; leur absence devra être assez courte pour qu’aucun homme du métier ne puisse y trouver à redire. 

« Et à aucune époque de l’année ils ne devront, à l’heure du repas de midi, s’absenter de la loge et de leur ouvrage plus d’une heure ; et dans l’après-midi ils pourront boire dans la loge, mais de la Saint-Michel au Carême ils ne devront pas cesser le travail, pour boire, plus du temps nécessaire pour parcourir un demi-mile. » 

La Loge, c’est évident, n’est pas ici une cabane, ni une galerie, mais un lieu ; celui du travail du maçon, où celui-ci demeure tout au long de la journée. Lieu de travail, mais encore groupe de maçons, si l’on s’attarde sur le texte du manuscrit Regius (1390) : « Si un serf était pris dans la loge, cela créerait bien des tracas, et il pourrait arriver que l’un ou tous en pâtissent, car tous les maçons doivent demeurer unis. »

Le même Regius précisant plus loin : « L’apprenti doit demeurer discret sur les conseils de son maître et de ses compagnons ; il ne parlera à personne des secrets de la chambre et sur ce qu’ils font dans la logeo; quoi que tu voies ou entendes, ne le dis à personne, où que tu ailles ; les propos de la salle ou même de la tonnelle, mets ton point d’honneur à bien les garder, de peur d’être blâmé et de déshonorer le métier. »

Lieu de travail ou groupe de maçons, la Loge n’est à notre con­naissance jamais présentée comme un abri, un hangar ou une hutte dans les anciens textes et Devoirs maçonniques. La Loge en tant que groupe est clairement définie dans le manuscrit William Watson, de 1535o; on lit ainsi son treizième article : « Aucun compagnon ne doit aller en ville le soir sans avoir avec lui un compagnon pour témoigner qu’il était en bonne compagnie ; car s’il le fait, une Loge de compagnons devra punir ce péché. » Même si son article 17 fait état d’un lieu : « Aucun maître ou compagnon ne donnera à un maçon de pose, dans la Loge ou en dehors, à assembler des pier­res taillées avec un gabarit de sa fabrication. »

La Loge, la Mère-Loge, la Grande Loge, selon le sens qu’on leur donne aujourd’hui, sont présentes dans les Ordonnances de Strasbourg, signées en 1563. On y lit pour la Loge : « Comme certains travaux réguliers sont traités à la journée, que ce soit à Strasbourg, à Cologne, à Vienne, ou sur d’autres chantiers similaires, par les loges qui en dépendent, suite à une coutume établie, les constructions et ouvrages con­cernés demeureront sujets au travail à la journée. » Pour la Mère-Loge : « Chaque maître titulaire d’un tronc et qui aura reçu le montant annuel du tronc de ses voisins, enverra chaque année, à la Saint-Michel, un bohémien à la loge-mère de Strasbourg, avec une note précisant d’où il vient ». Pour la Grande Loge : « Les lieux où sont les Livres [des Règlements] et qui dé­pen­dent de la Gran­de Loge de Strasbourg sont Spire, Zurich, Augsbourg, Francfort, Ulm, etc... »

La Loge est donc depuis fort longtemps un lieu (ou chantier), un local, un groupe et au-delà une assemblée. Reste encore à prouver qu’elle a été un jour ou l’autre une modeste cabane, bâtie à l’ombre des cathédrales...

• Pour en savoir plus : Les Anciens Devoirs (Guy Chassagnard, Éditions Pascal Galodé, 2014).

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