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Comment les Bourbons, de Louis XV à Louis XVIII,  sont-ils devenus maçons ?

Il en est en Franc-Maçonnerie comme en la vie profane : la rumeur est tenace et persistante. Selon celle-ci, il n’en faut point douter, Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII et Char­les X ont tous, sans exception aucune, été francs-maçons. La règle de « l’hom­me qui a vu l’homme qui a vu l’ours » ne peut être contredite. Pourtant, il faut bien l’admettre, les preuves relatives à l’initiation des Bourbons font singulièrement défaut.

Louis XV aurait été franc-maçon. On l’a dit, donc on l’a cru ; mais rien ne le prouve, sinon des supputations parfois énoncées dans des livres. Ainsi, par­ce que le duc de Choiseul, le duc de Villeroy et Louis Bontemps, premier valet du roi, ont été membres de la Loge Coustos-Villeroy avant que celle n’ait dû fermer ses travaux sur ordre du cardinal de Fleury, a-t-on pu avancer l’idée que Louis XV avait été initié aux mystères de l’Art Royal. A retenir, à ce propos ces quel­ques lignes tirées d’un gazetin dit de l’Arsenal : « D’aucuns disent aujourd’hui que si on s’efforce d’empêcher les assemblées des frey-massons, ce n’est pas que le Roy les trouve mauvaises par elles-mêmes, mais simplement parce qu’elles portent ombrage à Mr le Cardinal de Fleury qui a, dit-on, toujours peur que l’on ne cabale contre luy. » De Louis XV franc-maçon, il n’est pas fait la moindre mention. Ce qui est certain, c’est que le nom du Bien Aimé n’a jamais été trouvé, à ce jour, sur aucun document maçonnique d’époque. Tout ce que l’on pourrait admettre c’est qu’il ait accepté tacitement, contre l’avis de son ministre principal, d’être le protecteur de l’Ordre...

Louis XVI, Louis XVIII, Charles X auraient été francs-maçons. Là encore, aucune preuve de première main pour le confirmer. Tout au plus, avons-nous cette affirmation de Louis Amiable, énoncée en... 1897 : « Le roi Louis XVI était franc-maçon. Pour lui et pour ses deux frères, le comte de Provence et le comte d’Artois, avait été fondée, le 1er août 1775, à l’orient de la Cour, une loge dénommée La Militaire-des-Trois-Frères-Unis. C’était alors la seconde année du règne de ce roi de vingt ans qui avait pour ministres Turgot et Malesherbes, radieuse aurore dont les promesses ne furent pas tenues. Le caractère philanthropique de l’institution, l’attrait du mystère, l’antiquité des traditions, l’exemple et les exhortations de leur cousin le duc de Chartres, voilà sans doute ce qui avait amené les trois augustes frères à recevoir l’initiation ». Louis Amiable rappelle que lorsque Louis XVI vint se réconcilier avec les Parisiens, trois jours après la prise de la Bastille, « il fut reçu à l’entrée de l’Hôtel-de-Ville avec les honneurs maçonniques de la voûte d’acier. Et, après la mort de Louis XVIII, une pom­pe funèbre fut célébrée par le Grand Orient pour honorer la mémoire de ce roi, protecteur de la franc-maçonnerie ».Un détail à avancer par ailleurs à propos de la Loge des Trois Frères Unis : son sceau porte trois couron­nes, la première royale, les deux autres comtales ; Louis XVI est roi, ses frères comtes de Provence et d’Artois. Mais ce détail ne prouve rien.Et si l’on voulait apporter encore une pièce au dossier, on pourrait citer cette déclaration (authentique) de Marie Antoinette à propos de son royal époux (dans une lettre adressée en 1781 à sa sœur Marie Christine d’Autriche) : « Je crois que vous vous frappez beaucoup trop de la Franc-Maçonnerie pour ce qui regarde la France ; elle est loin d’avoir ici l’im­- portance qu’elle peut avoir en d’autres parties de l’Europe, par la raison que tout le monde en est.  On sait ainsi tout ce qui s’y passe ; où donc est le danger ? On aurait raison de s’en alarmer si c’était une société secrète de politiqueo; l’art du Gouver­nement est au contraire de la laisser s’étendre, et ce n’est plus ce que c’est en réalité, une société de bienfaisance et de plaisir. On y mange beaucoup et l’on y parle et l’on y chante, ce qui fait dire au Roi que les gens qui chantent et qui boivent ne conspirent pas. »

Louis XVIII, Charles X, francs-maçons. Une seule preuve écrite, mais de bien faible poids peut être présentée. Il s’agit du discours prononcé en loge, le 3 novembre 1824, par le vénérable maître François-Timoléon Bègue-Clavel, à l’occcasion de la mort du premier et de l’accession au trône du second. 

On lit à propos de Louis XVIII que « c’est à lui que nous devons la tranquillité intérieure dont nous jouissons. Louis était trop magnanime pour prêter l’oreille aux calomnies dont la maçonnerie est l’objet. Loin de là, il applaudit à nos nobles travaux. […] Admis autrefois à la connaissance de nos mystères, il en avait apprécié les moyens et la fin. […] Pleurons un Frère chéri ». 

Du nouveau souverain, le frère Bègue-Clavel devait dire encore : « Charles X autrefois a pénétré dans le sanctuaire de nos temples ; la lumière de l’initiation a brillé à ses yeux. Le grand et noble but qui nous rassemble s’est déroulé à son esprit, comment pourrait-il donc ne pas nous protéger. […] Vive notre bien-aimé Frère ! »

L’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. A retenir malgré tout de la lecture d’un des ouvrages d’André Kervella ce (très) court témoignage de l’avocat Jean-Nicolas Bouil­ly qui, étant avant 1788 à Versailles, aurait eu l’honneur de « se trouver auprès du comte d’Artois, à la belle Loge des Trois Frères ». Il n’y a pas là matière à être pleinement con­vaincu.

Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Charles X francs-maçons ? Le problème reste, quoi qu’on puisse en dire, irrésolu...

• Pour plus d’information : Une Loge maçonnique d’avant 1789, la Respectable Loge Les Neuf Sœurs (Louis Amiable, 1897) ; Réseaux mondains et maçonni­ques au siècle des Lumières (André Kervella, Vega, 2008).

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