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La Concorde est-elle une vertu maçonnique ?


On peut en douter, à la lecture de ce document manuscrit du XVIIIe siècle, découvert dans une bibliothèque américaine. La mésaventure se déroule à Figeac, petite cité médiévale du Quercy, forte de 5 à 6000 âmes ; nous sommes en l’an de grâce 1770. Une Loge maçonnique vient d’y être créée, sous l’égide de la Grande Loge de France, avec le titre distinctif de Saint-Paul des Vrais Amis. Son installation doit avoir bientôt lieu par la Loge Saint-Jean de Jérusalem, de l’orient de Bordeaux.

Le frère Delshens, premier surveillant et fondateur de la Loge, fut invité par un membre d’icelle, avec six autres frères, à un souper dans une auberge de la ville, où se trouva aussi un ingénieur de Montauban qui se fit reconnaître pour Maçon. Le dit frère Del­shens, assisté des autres frères y présida une loge de table, où l’imprudence du frère qui fut chargé de couvrir la Loge lui fit négliger une fenêtre qui don­nait sur la rue et les mit à portée d’être entendus dans leurs opéra­tions.  

Cinq frères de la Loge, passant sous cette fenêtre, les entendirent et les aperçurent à travers le rideau de la fenêtre. Ils gardèrent le silence sans les interrompre et les accusèrent dans la loge prochaine. La Loge faisant droit sur leurs plaintes condamna, à la pluralité des voix, le dit frère Delshens à perdre sa dignité et à n’en pouvoir exercer aucune jusqu’à la Saint-Jean 1771. Dans la même faute, il y eut deux di­gnitaires de la Loge, qui furent suspendus de leur place jusqu’à la Saint-Jean d’été, qui devait arriver sous peu de jours. Les autres trois frères furent chacun condamnés à une amende de trois livres envers les pau­vres.


Sur appel à médiation des condamnés, le frère Derrey, fondateur de la Loge de la Parfaite Amitié de Toulouse, Grand Maître Écossais et Chevalier d’Orient, exprime son sentiment :

L’indignation de la Respectable Loge [Saint-Paul des Vrais Amis] est très juste comme la faute du frère Delshens et de ses compagnons est très grave. Il n’est jamais utile, mais toujours dangereux de tenir des loges séparées. Le danger augmente encore davantage dans ces sortes de lieux, nécessairement indécents par là même qu’ils sont oubliés. C’est dans ces Loges particulières que l’esprit de fraternité, qui devrait se répandre sur tous les membres également, se concentre et se fixe sur la tête de quelques particuliers, d’où se forment, par la suite, les cabales et les intrigues. 

C’est encore dans ces Loges clandestines que s’enfante l’esprit de licence et que se perdent l’austérité et la modestie des mœurs, dès qu’une trop grande familiarité dispense de rougir. C’est enfin, dans ces Loges, toujours mal couvertes, que naissent pour l’ordinaire ces imprudences, qui ont révélé tant de choses aux profanes et fait subir à l’Art Sublime tant de disgrâces.


Bref, pour le frère Derrey il y a lieu d’abord de s’abstenir de « tenir des Loges clandestines hors du temple », ensuite de punir les frères coupables ; avec sévérité, mais aussi avec équité :

Le Vénérable fera subir trois remontrances au frère Delshens, pla­cé entre les deux surveillants, pendant trois loges consécutives. Le frè­re Delshens aura le visage tourné vers le Nord et le reste des frères coupables sera exilé, pendant lesdites remontrances, sur la colonne du nord, à la suite des apprentis, la bavette du tablier relevée. Le délit com­­mun au fondateur lui-même et à plusieurs de ses membres, la Lo­ge doit l’expier elle-même par une aumône générale…

On ignore, par manque d’autre document, si la con­corde a longtemps régné dans la loge quercynoise nais­sante.

• Pour en savoir plus : Archives du Suprême Conseil des États-Unis, Juridiction Nord (Boston).


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