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Que sont les colonnes Jakin et Boaz ?

L’histoire que nous voulons rapporter s’est déroulée dans la 480ème année après la sortie des Israélites du pays d’Égypte, la quatrième année du règne de Salomon sur Israel… Soit, pour être plus précis, en l’an 967 avant Jésus-Christ.

Le roi Salomon envoya chercher à Tyr, Hiram, fils d’une veuve de la tribu de Nephthali et d’un père tyrien, qui travaillait le bronze. Il était rempli de sagesse, d’intelligence et de connaissance pour faire toutes sortes d’ouvrages en bronze… Il arriva auprès du roi Salomon et il exécuta tous ses ouvrages.

Il moula les deux colonnes de bronzeo; la première colonne avait dix-huit coudées de hauteur, et un fil de douze coudées mesurait la circonférence de la seconde colonne.

Il fit les deux chapiteaux en fonte de bronze, pour les mettre sur le sommet des colonnes… Il fit des treillis en forme de réseaux, des cordons façonnés en chaînettes, pour les chapiteaux… 

Il fit des grenades pour couvrir les chapiteaux…

Il dressa les colonnes près du vestibule du templeo; il dressa la colonne de droite et la nomma JAKIN ; puis il dressa la colonne de gauche et la nomma BOAZ. 

Ainsi fut achevé l’ouvrage des colonnes.

Notre histoire, où plutôt celle des colonnes du temple de Salomon, est tirée du premier Livre des Rois de l’Ancien Tes­tament – qui donne également à Jakin le nom de Yakîn. Elle se trouve confirmée, avec quel­ques variantes, dans le second Livre des Chro­ni­ques. Hiram devenant alors Houram-Abi, Hiram-Abi ou Abif, c’est-à- direo: Hiram l’Orphelin, le Fils de la Veuve… Il s’agit d’un homme habile à travailler l’or, l’argent, le bronze et le fer, les étoffes de couleur pourpre, carmin ou violet ; « il connaît la gravure et la fabrication de tous les objets qu’on lui donnera à exécuter ». Dans cette partie du Livre sacré, on n’indique pas ce que fit l’homme venu de Tyr, car tous les travaux du temple sont attribués au roi qui, après avoir bâti la « Maison de Dieu » et son vestibule, « fit devant la maison deux colonnes de trente-cinq coudées de hauteur, avec un chapiteau de cinq coudées sur leur sommet », qu’il dressa « sur le devant du temple ».

De ce qui vient d’être rapporté, il ressort qu’un spécialiste du bronze, Hiram ou Houram-Abi – à moins que ce ne fût le roi lui-même –, coula deux colonnes de dix-huit ou de trente-cinq coudées de hauteur (soit neuf à dix-huit mètres), qu’il dressa devant le temple de Salomon ; dans notre esprit, en avant de la Maison de Dieu, le Saint des Saints, et son vestibule ; soit devant l’édifice, sur le parvis du temple, et non comme on le veut souvent « dans » le vestibule » ou « sous » un porche quelconque.

Nota - Selon le Dictionnaire :

     - Parvis - Espace ou place situé devant une église ou un édifice.

     - Porche - Lieu couvert qui se trouve à l’entrée d’un temple ou d’une église.

   - Vestibule - Pièce par laquelle on passe pour entrer dans un édifice (chez les Grecs, cependant, le vestibule était une cour intérieure, située en avant d’un édifice).

D’où cette conclusion d’évidence : les colonnes du temple, coulées par Hiram, ne jouaient aucun rôle dans l’architecture de l’édifice ; elles ne supportaient, de fait, que des grenades. C’est donc qu’elles n’étaient là que pour des raisons purement décoratives ; nous pourrions dire : d’enjolivement. N’est-ce pas curieux ?… Curieux en effet puisque, toujours selon notre diction­naire, une colonne est « un support de matière quelconque, de forme cylindrique, surmonté d’une partie qui déborde, que l’on appelle chapiteau, et qui est appuyé le plus souvent sur une base, mais qui peut aussi porter directement sur le sol ».

Depuis la plus haute antiquité, la colonne a servi, en nom­bre, de support dans la construction des temples. Mas­sive et lourde chez les égyptiens, plus affinée chez les grecs, elle a trouvé sa noblesse dans l’architecture romaine, en vertu d’un principe d’esthétisme cher à Vitruvius, ingénieur militaire (Ier siècle avant J.-C.), selon lequel la force et la beauté résident dans le rapport d’un sixième que la nature – ou un Dieu – a établi entre la longueur du pied de l’homme et sa propre hauteur. Cette considération nous amène au rôle essentiel de la colonne. Matériellement, il s’agit d’un support qui soutient l’édifice ; physiquement, qui dresse l’homme vers son créateur ; psychiquement, qui permet à l’hom­me de penser – du haut de sa « colonne vertébrale » – avant d’agir. Ainsi, la colonne est force, puissance, solidité, beauté, sans oublier sa­voir et connaissance. 

En comparant la colonne à un arbre qui, trouvant sa force dans le sol, s’épanouit dans son feuil­lage, on peut affirmer que, sur un plan symbolique, la colonne est l’«oarbre de la vie » ; elle est l’affirmation de soi, l’expression de la connaissance et, pourquoi pas, l’hommage que l’homme, en levant les yeux, entend rendre à Dieu. Nous avons prononcé deux fois le nom de l’Éternel ; nous pouvons bien entendu remplacer celui-ci par « Grand Architecte de l’Univers »… Sans le moindre inconvénient. Ceci dit, revenons à nos… colonnes, Jakin et Boaz ; Jakin, en hébreu pour : ferme, stable, établi, Boaz, pour force ou la force est en lui. Elles ne sont pas ici pour supporter l’édifice que Salomon a voulu édifier. Alors que sont-elles ?

Souvenons-nous d’abord de ces monuments parisiens élevés l’un à la mémoire d’un événement exceptionnel (la révolution de juillet), l’autre en l’honneur d’un homme exceptionnel (Napoléon Ier). Les deux colonnes auxquelles nous faisons allusion répondent, certes, à une volonté de beauté et d’esthétisme, mais si elles se présentent harmonieuses dans leurs proportions, elles n’en sont pas moins dépourvues de tout symbole de force ou de puissance. Le symbolisme qu’elle évoquent est peut-être à chercher à leur som­met ; en portant aux nues, l’une un génie ailé, l’autre un souverain, elles mènent l’œil du spectateur vers des horizons plus lointains. Vers l’inconnu, diront certains, quand d’autres y verront l’entrée d’un monde meilleur, celui que l’Éternel avait promis au peuple d’Israël. Ainsi la colonne devient le lien sacré entre la terre et le ciel, entre la matière et le spirituel, entre l’homme et son créateur. La colonne est victoire, souvenir, audace mais aussi espoir de l’homme qui s’élève, puissance de la force spirituelle qui descend. Elle est al­liance, impavide et im­mor­telle. Elle est le passé, le présent et l’avenir.

Nous ne sommes pas encore au terme de notre réflexion. Du fait même que si nos deux colonnes du temple ne soutiennent pas d’édifice, elles ne s’en trouvent pas pour autant isolées. Il nous appartient, donc, de chercher un nouveau thème de pensée. Nous avons affaire à deux colonnes, encadrant une entrée. Certes, elles ont été coulées dans le bronze le plus pur, par un homme habile, mais encore… Revenons à la légende antique : au bout de la mer explorée, les Anciens avaient symboliquement élevé, non pas une, mais deux colonnes dites d’Hercule ou d’Héraclès. L’une était en Afrique, l’autre sur le rocher de Gibraltar. Franchir, en bateau, le seuil marqué par ces colonnes, c’était quitter le monde connu pour l’inconnu ; c’était sombrer dans des eaux tumultueuses, sans espoir de retour. D’une certaine fa­çon, les deux colonnes constituaient une limite de protection, empêchant les monstres de l’au-delà de venir perturber et ruiner la vie des hommes.

C’est là ce que forment pour nous nos colonnes Jakin et Boaz : une limite entre le monde profane et le monde maçonnique. Franchir la limite des colonnes c’est pour le profane être admis parmi les initiés, c’est faire le premier pas de sa propre initiation. Nous voyons dans Jakin et Boaz – dont nous n’avons pas à révéler ici la signification ésotérique – une triple signification symbolique. De bas en haut, elles élèvent l’homme vers le spirituel. De gauche à droite, elles forment une frontière entre l’initiable et l’initié. D’arrière en avant, elles mè­nent à l’initiation. En sens contraires, de haut en bas, elles symbolisent la présence du Créateur. De droite à gauche, elles invitent le Compagnon et l’Apprenti à s’unir pour avancer ensemble sur le chemin de la vertu et de la vérité ; ou, quand elles sont peintes, la première en rouge et la seconde en blanc, elles associent la masculinité active à la féminité passive. D’avant en arrière, elles per­mettent à l’initié, dès après minuit, de porter et diffuser dans le « monde » les acquits du temple. 

Reste encore un point que nous désirons évoquer. Celui de la place des colonnes dans le temple maçonnique. Du parvis du temple de Salomon, elles sont entrées dans le temple proprement dit. Dans les Loges de Rite écossais ancien et accepté, Jakin est à droite en entrant, Boaz à gauche. Dans les Loges de Rite français, pour ne citer que celui-là, les deux colonnes sont inversées. On peut se demander pourquoi.

Il faut savoir que les premières Loges, dites spéculatives, qui furent établies au XVIIIe siècle, avaient leurs colonnes disposées comme celles que nous voy­ons ici. Mais, en 1730, fut publié par un certain Samuel Prichard, un ouvrage intitulé La Maçon­nerie disséquée, dont le but était de révéler au public tous les secrets maçonniques – l’existence des co­lonnes y était mentionnée. La Grande Loge de Londres, celle-là même qui s’était constituée en 1717, décida alors de bouleverser ses usages ésotériques. La colonne Jakin passa à gauche de la porte du temple, tan­dis que Boaz était dressée à droite. En 1753 fut constituée à Londres une autre Grande Loge, dite des An­ciens, qui rétablit pour ses adeptes ce qui avait été précédemment changé. D’où cette particularité qui perdure dans l’Ordre maçonnique ; chez les Modernes, la colonne Jakin est à gauche en entrant dans le temple et appartient aux Apprentis ; chez les Anciens, elle est à droite et appartient aux compagnons.

Une question vient encore à l’esprit, à laquelle nous nous garderons de répondre : les colonnes du temple ont-elles à voir en aucune manière avec les piliers – ou colonnes – de la Connaissance ?  

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