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Comment le signe de détresse a-t-il servi, un jour, à quelque chose ?


L’incident, ou plutôt l’événement que nous souhaitons relater se déroule en juin 1899. Il y a trois semaines, la Cour de cassation a cassé le jugement con­damnant le capitaine Dreyfus pour trahison.  Le pré­sident Félix Faure vient de nommer Pierre Waldeck-Rousseau à la présidence du conseil, le chargeant de constituer un gouvernement de « défense républicaine ». Mais l’inquiétude règne quant à l’obtention d’un vote de confiance à la Chambre des députés. Laissons un journaliste du journal La Croix nous con­ter la suite :

Tout le monde, à la Chambre, a été frappé du revirement subit que l’intervention de M. Brisson a produit dans les dispositions d’un grand nombre de députés radicaux et socialistes.

Que s’est-il donc passé ? M. Brisson a fait, à plusieurs reprises, le signe de détresse maçonnique, et tous les députés maçons ont obéi.

Voici, d’ailleurs, la déclaration qu’un député républicain, très estimé dans son parti, a fait à un rédacteur de L’Événement :

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Au lendemain du jour où parut la liste du Cabinet Waldeck-Gallifet-Millerand, il ne se serait pas trouvé cent voix à la Chambre des députés pour lui accorder une confiance quelconque.

Les membres de l’extrême-gauche, radicaux-socialistes, socialistes purs et révolutionnaires, étaient les plus exaltés contre l’étrange mixture qui représentait le gouvernement.

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Cette impression se prolongea du commencement de la séance jusqu’à la dernière demi-heure des débats. M. Mirman, dans son éloquent discours, avait écrasé le ministère et M. Waldeck-Rousseau n’avait pu prendre le dessus avec sa harangue glacée de pasteur anglican. Mais voici que le parti radical donne à fond. M. Brisson monte à la tribune.

Alors un spectacle curieux est offert à ceux qui savent le comprendre. M. Brisson adjure avec véhémence ses collègues radicaux de soutenir le Cabinet et cinq fois (on les a comptées) il fait le signal d’appel maçonnique qui n’est permis qu’aux grands chefs et dans les occasions les plus graves.

L’effet est produit : tous les radicaux dissidents se rallient. Pelletan, Decker-David, Zévnès, qui s’étaient montrés, quelques heures auparavant, si ardents contre le Cabinet, déclarent qu’ils s’abstiendront ; les autres radicaux et socialistes accordent leur con­fiance. 


Ainsi, le 26 juin 1899, Pierre Waldeck-Rousseau reçoit-il l’investiture de la Chambre des députés. Son cabinet, le plus long de la IIIe République durera trois ans ; marquant les esprits et l’avenir de la France par son Exposition universelle, la loi sur le travail des femmes et des enfants, la loi sur les associations, et une réforme radicale de l’enseignement public. On peut donc conclure qu’en ce 26 juin 1899, le signe de détresse des francs-maçons a fourni la preuve de son utilité – et de son efficacité.

Mais l’incident du gouvernement Waldeck-Rousseau, entraînant l’usage du signe de détresse, n’est pas unique dans l’histoire maçonnique. Laissons parler Charles-François-Nicolas Quentin, auteur maçonnique :


- A la bataille de Fontenoy, au moment où la colonne anglaise venait d’être entr’ouverte par l’artillerie, et que la cavalerie française y portait le désordre et la mort, on entendit crier à la trahison. Plusieurs officiers de la maison du roi qui s’étaient jetés avec toute l’ardeur produite par une longue résistance sur les Anglais, avaient tout d’un coup fait volte face et, couvrant de leur corps un groupe d’officiers ennemis, les défendaient obstinément contre leurs compatriotes. 

Le roi et le dauphin qui étaient demeurés sur le champ de bataille s’étant approchés demandèrent la cause des cris qu’ils avaient entendus. « Ce sont des maçons français qui défendent des maçons anglais », leur répondit-on. Le roi ne voulut point que le fer rompit un nœud aussi tendre. Les maçons anglais furent sauvés.

- On sait qu’à la bataille d’Austerlitz, un officier français, renversé par les Russes et menacé de vingt baïonnettes, ayant fait le signe de détresse, fut arraché à la mort par un officier ennemi qui eut pour lui les procédés les plus généreux. Un de nos maréchaux, traversant un champ de bataille, remarqua le signe que lui faisait un blessé ennemi, et lui envoya de suite sa voiture et un chi­rurgien.

- L’auteur de cet article a été témoin du fait suivant : un vaisseau de la marine royale anglaise faisait voile vers les côtes de Bretagne, chargé de prisonniers français, que la paix de 1814 ramenait, après un long exil, dans leur pays. Parmi ces prisonniers était un maçon. 

A peine eut-il été reconnu pour tel par un officier de bord, qu’il fut tiré de l’étroit espace où étaient entassés les passagers. Cet Anglais le logea près de lui, le reçut à sa table, et le combla de soins et d’égards. 

Le même prisonnier, en mettant le pied sur le sol natal, fut accueilli avec non moins d’empressement par un maçon français.


Rappel : le signe de détresse, jadis appelé signe de secours, se fait dans une position déterminée, en plaçant les deux mains jointes, aux doigts entrelacés, les paumes en haut ; il est accompagné de l’exclamationo: « A moi, les Enfants de la Veuve ! ». Il appartient au grade de maître maçon.

- Voir : Journal La Croix daté du 29 juin 1899 ; Dictionnaire maçonnique (Charles-François-Nicolas Quentin, 1823).


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