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Germain Hacquet, Franc-Maçon méconnu ou inconnu?

Les dictionnaires et encyclopédies maçonniques omettent curieusement de citer son nom et de présenter sa personnalité. Il en est de même pour les ouvrages d’étude qui ignorent sa détermination à imposer en France un nouveau rite dit de Perfection. Voici en quelques lignes tout ce qui a pu être dit, à ce jour, à son sujet :

HACQUET, Germain, dit Hacquet des Naudières. – Notaire (1759-1835), né à Paris. Ayant longtemps vécu aux États-Unis d’Amérique, après avoir séjourné à Saint-Domingue, il y fut franc-maçon, membre de la Loge (française) L’Aménité de Philadelphie (Pennsylvanie). • Titulaire du grade de Sublime Prince du Royal Secret, il reçut en 1798 une patente de député inspecteur général, dont il se servit en 1804, à son retour en France, pour créer un éphémère Consistoire du rite dit de perfection. Admis au sein du nouveau Suprême Conseil du 33ème degré, créé par le comte de Grasse-Tilly, il fut de ceux qui dénoncèrent le concordat conclu avec le Grand Orient de France. Ce qui ne devait pas l’empêcher, dix ans plus tard, de se rallier à l’obédience et de devenir le premier souverain Grand Commandeur de son Suprême Conseil du rite écossais ancien et accepté. 

(Petit Dictionnaire de la Franc-Maçonnerie, Éditions Alphée, 2005).

Essayons, sans avoir l’ambition d’y parvenir pleinement, de compléter l’information et de dresser, par l’assemblage d’éléments disparates, un meilleur portrait de celui qui, en son temps, avait pour nom : Germain Hacquet, et pour qualité celle de franc-maçon. Germain Hacquet est-il né, comme nous l’indique sur l’Internet, une notice historique de Wikipedia, à Paris le 22 septembre 1756, Germain Nicolas Hacquet des Naudières ? Dans ce cas, on peut se reporter avec profit au Nobiliaire Uni­versel de France (1818) qui nous indique :

« Hacquet des Naudières, famille noble, originaire de Bretagne, représentée aujourd’hui par : Messire Germain Hacquet des Naudières, ancien major de cavalerie, commandant des dragons volontaires de l’armée royale Anglo-émigrée à Saint Domingue, en 1794. Il fut blessé dans la campagne des Gonaïves, en 1790, et eut l’honneur de monter le premier à l’assaut du fort de la Saline, en 1794, et d’y planter lui-même le pavillon royal ; la même année, il fut nommé pour remplir les fonctions de commandant de la place du Port-au-Prince ; il est aujourd’hui chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis ; il a pour enfants Jean-Marie-Alphonse, Armand-Édouard et Auguste Hacquet des Naudières. »

Selon Wikipedia, Germain Hacquet des Naudières est mort le 5 décembre 1835 à Paris. Mais ce qui vient d’être rapporté s’accorde-t-il à notre Germain Hacquet, franc-maçon ? D’après André Kervella, auteur de nombreux ouvrages sur la Franc-Maçonnerie, il ne faut pas confondre Germain-Nicolas Hacquet des Naudières et le frère Germain-Pierre Hacquet, notaire à Saint-Domingue... 

Un document émanant des Archives Nationales d’Outre-mer, datant de 1814, vient compliquer les choses. Il s’agit d’une note signée par un certain Germain Hacquet, ancien sergent au Régiment de Port-au-Prince, « natif de Paris, fils de Julien-Jacques Hacquet et de Nicole Jeanny ». Du texte, manuscrit, il ressort que l’intéressé a été admis en juin 1775, à l’âge de 18 ans – il serait donc né en 1757 – au dépôt des recrues des Colonies, avant d’être envoyé à l’île de Saint-Domingue où il aurait débarqué en décembre. Il y aurait été « congédié pour ancienneté » en 1784.

Bref, si l’on ne veut pas commettre d’erreur grossière à propos de l’homme et du maçon, il faut accepter de ne rien savoir sur ses origines et admettre, sans chercher à comprendre, qu’il est bien notaire (notary) lorsqu’il est admis en décembre 1797 à la Loge L’Aménité, à l’orient de Philadelphie (USA), en qualité de passé Maître de la Loge La Réunion des Cœurs Franco-Américains, dépendant de la Grande Loge de Pennsylvanie, à l’orient de Port-Républicain (Port-au-Prince). 

Avant de retourner à l’île de Saint-Domingue l’année suivante (1798), il est constitué Député Inspecteur Général de l’Ordre des Souverains Princes du Royal Secret, à Philadelphie, par Pierre Le Barbier Duplessis – lui-même cons­titué en 1790 par Augustin Prévost, lui-même constitué en 1774 par Henry Andrew Francken, lui-même constitué en 1963 par Étienne Morin. 

En 1799, Hacquet délivrera une patente de Député Inspecteur Général (DIG) au frère Antoine Mathieu du Potet – ou Dupotet. En septembre 1803, le frère Le Barbier Duplessis présente à la Grande Loge de Pennsylvanie divers documents reçus de sa Grande Loge provinciale de Saint-Domin­gue, faisant état de son installation l’année précédente et contenant une liste de ses officiers. Germain Hacquet y figure en qualité de Grand Maître Adjoint. Mais, selon Jean-Marie Ragon, Germain Hacquet se trou­ve déjà à Paris, ayant fui l’île de Saint-Domingue peu avant l’instauration d’une première République d’Haïti, issue d’une révolte des esclaves. 

Ce qui ne prête à aucune contestation, c’est que Germain Hacquet, alors membre de la Loge des Sept Écossais fonde le 14ème jour du 4ème mois 5804 – soit le 14 juin 1804 – la Loge Le Phœnix sur laquelle seront successivement souchés, le 15 septembre, un Conseil de Chevaliers Kadosch et le 19 septembre un Consistoire des Souverains Princes du Royal Secret. Ce qui n’empêche pas dans le même temps notre frère d’approcher le comte Auguste de Grasse-Tilly, autre réfugié de Saint-Domingue, qu’un Suprême Conseil du 33e degré, constitué à Charleston, en Caroline du Sud, a fait Souverain Grand Commandeur des Indes Occidentales. 

En octobre, le fils de l’Amiral et héros de la baie de la Chesapeake fonde son Suprême Conseil du 33e degré en France et y intègre Hacquet, au titre de son autre – mais pourtant fictif – Suprême Conseil des Îles d’Amérique. Celui-ci n’en poursuit pas moins son projet de développer sur la terre natale le Rite de Perfection d’Heredom – en vingt-cinq degrés – que lui a transmis Pierre Le Barbier Duplessis. Dans les règlements généraux des ateliers du Phœnix, publiés en 1822, on pourra relever cette présentation : 

« Vénérable et Président d’honneur ad vitam, Hacquet Germain. - Propriétaire, chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, rue du faubourg Saint-Honoré, n°93. Grand Inspecteur général du 33e, Grand Maître Provincial Député d’Heredom, Vénérable d’honneur de la Respectable Loge de la Royale-Arche, Grand Officier d’honneur du Grand Orient de France, etc. » [1]

On peut s’étonner de découvrir, en 1822, l’appartenance de Germain Hacquet au Grand Orient de France, quand on sait qu’à la suite du Con­cordat de décembre 1804, il a suivi le comte de Grasse-Tilly, le maréchal Kellermann et d’autres écossais contestataires dans la séparation et l’indé­pendance des hauts-grades écossais. Il est alors devenu Grand Maître des cérémonies du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du 33e et dernier degré du Rit écossais ancien et accepté pour la France ; mais sans toutefois se démettre de son titre, acquis par la signature du Concordat, de « Grand Officier de deuxième classe ». 

Par ailleurs, le Grand Consistoire La Sainte-Trinité de New-York, créé par Joseph Cerneau, a désigné Germain Hacquet, en 1810, pour le représenter, de concert avec le frère Jean-Pierre Mongruer de Fondeviolles, auprès du Grand Consistoire de France et du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France. A signaler encore qu’en 1814, à la chute de l’empire, le même Grand Orient a décidé d’« exécuter sans aucune restriction » le Con­cordat de 1804 et de « centraliser définitivement l’administration de tous les rites maçonniques pratiqués en France ». 

Ainsi, si Germain Hacquet apparaît en février 1811, lors d’une séance du Suprême Conseil pour la France, en tant que Grand Maître des cérémonies, il n’est, en 1814, rien moins que Grand Commandeur du Grand Consistoire des Princes du Royal Secret (Grand Orient de France) et, abandonnant l’année suivante, en 1815 donc – le 5 novembre, par démission – le Suprême Conseil pour la France, Grand Commandeur d’un nouveau Grand Consistoire des Rites – régissant les activités de quelque 350 Chapitres, 9 Conseils de Kadosch, et huit Consistoires du 32e.

Un fait curieux, qui ne peut qu’attiser la perplexité du lecteur, se produit en mai 1821 : les Suprêmes Conseils de France et d’Amérique (ce dernier ayant été réveillé par de Grasse-Tilly en 1814) fusionnent sous la direction du général et comte Jean Baptiste Cyrus de Timbrune-Thiembronne ; et acceptent contre toute attente (!) la démission du frère Germain Hacquet, demeuré jusque là Grand Maître des cérémonies. Ce qui revient à penser que pendant des années, l’intéressé a été dans le même temps haut dignitaire du Grand Orient de France et du Suprême Conseil pour la France [2]... 

Quoi qu’il en soit, 1822 marque, semble-t-il, la fin des activités maçonniques de Gilbert Hacquet. Il passera à l’orient éternel en 1835, sans avoir réussi à imposer en France la pratique du Rite de Perfection dit d’Heredom.

Notae - 1. - Le lecteur aura remarqué que Germain Hacquet est ici qualifié de Chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, ce qui le rattache directement, semble-t-il, à la famille des Hacquet des Naudières dont il a été question précédemment.

2. - Rappel - Le Suprême Conseil du 33e degré, créé en 1804 par le comte Auguste de Grasse-Tilly, a été indifféremment dénommé en France et pour la France, avant de devenir définitivement de France en 1821. Quant au Suprême Conseil des Indes Occidentales, il est encore des Îles du Vent et sous le Vent ou plus simplement d’Amérique – se divisant, en 1814, en juridictions rivales du Prado et de Pompéï.

• Voir : Recueil des Actes du Suprême de France (1832). The History of Freemasonry (Robert Freke Gould, 1887). History of the Supreme Council, 33° (Samuel Harrison Baynard, 1938). Deux cents ans de défense du Rite écossais ancien et accepté (Ordo ab Chao, 2004). Le Guide des Maçons écossais (Éditions à l’Orient, 2006). Aux Sources du Rite écossais ancien et accepté (Guy Chassagnard, Éditions Alphée, 2008). Le Rite en 33 grades (Alain Bernheim, Éditions Dervy, 2011).

©  Guy  Chassagnard  2016